A l’ouest de l’Allemagne, le plus important centre d’enquête sur les crimes nazis poursuit son travail. Son dernier succès : l’arrestation de John Demjanjuk, gardien du camp d’extermination de Sobibor.
L’entrée est bien gardée. Grille, caméra, agents de sécurité. Que recèle cette maison bourgeoise de Ludwigsbourg, qui respire la quiétude bien acquise? Une administration à son ordinaire : des couloirs aux sols plastifiés, distribuant des bureaux ouverts sur un paysage d’hiver endormi. On passerait presque son chemin, si le regard n’était arrêté par des dizaines de classeurs noirs portant tous, sur leurs bordures, le même nom : Demjanjuk.
Pendant trente ans, cet Ukrainien naturalisé Américain, ancien gardien du camp d’extermination de Sobibor en Pologne, accusé de complicité dans la mort de 27.900 juifs en 1943, a vécu des jours paisibles aux Etats-Unis. Jusqu’à ce que les enquêteurs du "Zenstralstelle für Nazi-Verbrechen", le Centre d'enquête sur les crimes nazis, relancent le dossier.
L'entrée du "Zenstralstelle für Nazi-Verbrechen", le Centre d'enquête sur les crimes nazis, situé dans la ville allemande de Ludwigsbourg
Ici, à Ludwigsbourg, travaillent six anciens juges et procureurs allemands qui ont fait de la chasse aux derniers criminels nazis leur raison d’être. Ce sont eux qui ont obtenu en mai 2009 l’extradition des Etats-Unis de John Demjanjuk. Le procès de l’ancien gardien de camp a débuté à Munich en novembre dernier.
Kirsten Goetze, une femme frêle, presque transparente tant elle est discrète, est au coeur du dossier. “Il a fallu convaincre la justice américaine en rassemblant patiemment les pièces du puzzle,” raconte-t-elle. En plongeant dans les archives de la SS, elle a exhumé de nouvelles preuves. La magistrate a également eu recours aux nouvelles technologies. Sur l’écran de son ordinateur, elle superpose une photo d’identité du gardien de camp Demjanjuk, âgé d’une vingtaine d’année, et une autre du mécanicien Demjanjuk, cinquante ans plus tard. Le résultat s’affiche : les paramètres des deux photos correspondent, il s’agit d’une seule et même personne. “Cette méthode nous est d’un grand secours quand l’accusé nie être la personne incriminée, explique Mme Goetze. Presque tous les anciens criminels nazis recourent au démenti, tant ils sont devenus méconnaissables après toutes ces années.”
Le passeport de John Demjanjuk, gardien du camp d'extermination de Sobibor.
La juge a rejoint l’équipe des justiciers de Ludwigsbourg il y a trois ans : “J’ai toujours été passionnée d’histoire. Je fais ce que j’avais toujours rêvé de faire”. Pourtant, le centre n’a pas toujours eu bonne réputation. Fondé en 1958 par un Etat allemand soucieux de faire taire les critiques envers son approche du passé, il devait permettre d’introduire une stratégie juridique spécifique dans la poursuite des criminels de guerre nazis. Les débuts furent brillants : en un an, 400 enquêtes furent ouvertes et une arrestation retentissante eut lieu, celle du président de la police criminelle de l’Etat regional de Rhénanie-Palatinat, Georg Heuser.
Mais, en 1965, un scandale vint tout gâcher : il fut prouvé que le président du centre, Erwin Schüle, était un ancien membre du parti nazi NSDAP. Schüle limogé, le centre a dû travailler d’arrache-pied pour racheter sa crédibilité. 7.600 enquêtes ont été ouvertes, plus de 6.000 anciens nazis ont comparu devant la justice.
Ces quinze dernières années, le rythme s’est ralenti : beaucoup de nazis sont morts, les témoins se font rares. “Pour Demjanjuk, nous n’avons aucun témoin. Nous compensons cette faiblesse par le travail sur les archives”, explique Mme Goetze.
L’ensemble des archives rassemblées au fil des enquêtes des cinquante dernières année se trouve réuni à une dizaine de couloirs du bureau de la magistrate. Dans des boîtes en carton alignées à perte de vue, sur des mètres et des mètres, d’innombrables déclarations de victimes et d’accusés, des fiches des services de renseignement, des rapports administratifs et militaires du IIIème Reich, des correspondances...
Président du centre depuis 2000, Kurt Schrimm parcourt le globe à la recherche de ces documents. Assis derrière son bureau, une grande carte du monde en toile de fond, l’homme est déterminé : “Tant qu’il y aura des criminels en vie, nous les poursuivrons, serait-ce sur la lune”. Il vient de boucler deux nouvelles enquêtes. Dont l’une relative à un ancien haut fonctionnaire du gouvernement allemand à la retraite, Samuel K., soupçonné de complicité de meurtre dans le camp d’extermination de Belzec (Pologne). Son nom n’avait, jusqu’ici, jamais éveillé de soupçons.
Kurt Schrimm, directeur du centre depuis 2000.
Le directeur se réjouit : des rapports inédits sur des nazis en fuite après la guerre viennent d’être exhumés en Amérique du Sud. “Ce pourrait être la découverte la plus importante des 10 ou 20 dernières années,” dit M. Schrimm qui, bientôt, va aller les consulter.
De nombreux documents restent toujours interdits d’accès. Et une fois les archives ouvertes, il faut encore localiser les personnes suspectes. C’est la “traque”, au sens propre. “Cela peut durer des années”, reconnaît M. Schrimm. Un travail de fourmi, au résultat lent et incertain pour retrouver des fantômes grabataires…. “Je le fais au nom des victimes, les mortes et les vivantes qui ne trouveront la paix que quand justice sera faite”. Ses convictions se sont renforcées lors d’interrogatoires d’anciens nazis : “Aucun n’a jamais regretté”.
L'AUTEUR
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