Julien Petit, jeune journaliste franco-cambodgien de 19 ans, suit depuis plusieurs mois le procès des Khmers Rouges. A travers les témoignages d'un rescapé et
d'un ancien gardien, il dresse un terrifiant portrait de Douch, premier accusé à comparaître au tribunal et ancien directeur de deux centres d'interrogation et de torture pour prisonniers
politiques : S-21 et M13.
Une cellule de S-21 où les prisonniers pouvaient être torturés à l’abri des regards.
C’est par un poème d’Alfred de Vigny que Douch, l’ancien tortionnaire Khmer Rouge, s’excuse de ses crimes devant la cour.
« Gémir, pleurer, prier est également lâche/ Fait énergiquement ta longue et lourde tâche/ Dans la voix où le sort a voulu t’appeler/ Puis après comme moi,
souffre et meurt sans parler ».
De 1975 à 1979, Kaing Guek Eav, alias Douch, a dirigé le centre de sécurité S-21 à Phnom Penh dans lequel près de 17 000 prisonniers
politiques seront interrogés et torturés avant d’être exécutés dans les « Killing Fields » (« Les champs de morts). Le bourreau d’hier est aujourd’hui un vieil homme en chemise blanche qui s’excuse sans cesse. Mains jointes face à la cour internationale qui
l’accuse de crimes contre l'humanité, de crimes de guerre et de crimes nationaux, il ne regarde pas les parties civiles. Lorsqu’il parle des exactions commises sous ses ordres, son discours est
direct et son visage craquelé de rides ne traduit presque rien. Les mimiques de Douch font rire le public et il parvient à capter l’attention tandis que ses
avocats posent de vraies questions. Maître Kar Savuth, co-avocat de Douch : « Il y avait 196 centres de détention sous le
Kampuchéa démocratique. [...] Pourquoi Douch est-il le seul des anciens directeurs de ces centres à être traduit en justice ? »
La cour ne réagit pas à cette remarque. Pourtant, parmi le public, un homme a la réponse. Vann Nath est un des 7 survivants de
S-21 : « On déportait les prisonniers de tout le pays vers S-21, mais jamais le contraire. Il y avait S-21, et les autres centres. » En 1977, Vann Nath
est arrêté et torturé près de Battambang avant d’être transféré à S-21. Détenu près d’un an, il ne doit sa survie qu’à son art. Il est peintre. Douch lui commandait des portraits de Pol
Pot. Du résultat dépendait sa survie.
Il y a 30 ans, Douch gardait un œil sévère sur le peintre. Aujourd’hui, c’est le contraire. Vann Nath est témoin devant la cour et, malgré ses problèmes de santé,
il s’efforce d’être présent aux audiences qui ont débuté le 17 Février dernier.
Tirées de son vécu ou de témoignages, les peintures de Vann Nath racontent les souffrances des prisonniers
d’S21.
Au cœur des débats : le centre de sécurité M13, genèse de S-21, où Douch fait ses armes de 1971 à 1975 et dans lequel selon lui 200 à 300 personnes auraient
perdu la vie. Selon un ancien détenu, le nombre de victimes s’élèverait en fait à 30 000. Douch ne sera pas jugé pour les exactions commises à M13 - le
mandat du tribunal ne couvre que la période du Kampuchéa Démocratique du 17 Avril 1975 au 7 Janvier 1979 - mais l’étude de l’ancienne prison livre des
éléments pour mieux comprendre le fonctionnement de S-21, la personnalité de l’accusé et ses liens avec les leaders du Kampuchéa Démocratique.
« Douch ordonnait, nous exécutions »
Premier témoin appelé à la barre : un français. François Bizot, ancien chercheur pour l’Ecole Française d’Extrême Orient (EFEO) qui, en 1971, passera plusieurs mois
à M13 sous la surveillance de Douch. M. Bizot décrit ses interrogatoires comme se déroulant « toujours de manière
polie », « avec une certaine amabilité ». Sans
violence. Il dépeint Douch comme « un communiste-marxiste qui était prêt à donner sa vie s'il le fallait pour son pays et pour la révolution [...] le but
ultime de son engagement était le bien-être des habitants du Cambodge.»
Cette déclaration de M. Bizot fait réagir Nath. « Nous avons une vision totalement différente de Douch. A S-21, rien que
le son de ses pas me faisait me lever et l’attendre. Il était tout puissant. Lorsqu’il ordonnait, on exécutait ses ordres. La première fois que je l’ai vu, j’ai été surpris par la puissance qu’il
dégageait. Douch a d’abord pensé à lui à l’époque. Il se cachait derrière des idées communistes pour travailler à son compte et celui des Khmer Rouges. En aucun cas pour le peuple. »
Nath n’a aucune hésitation quand il ajoute : « M. Bizot n’a pas connu ce qu’était S-21. Si c’était là-bas qu’il avait
connu Douch, il ne serait pas là pour témoigner. Demandez à Houy. »
Vann Nath, victime rescapée de S-21, dans son atelier, devant les photos de son entrée dans la prison en 1978 et un
autoportrait tirée de sa détention dans une autre prison près de Battambang.
Him Houy, aujourd’hui appelé comme témoin au procès, était hier ancien chef du Santebal à S-21, la police secrète des Khmer Rouges, et membre du staff de S-21 de
1975 à 1979. Il convoyait les prisonniers de S-21 aux charniers, mais pas seulement. Après s’être rendu aux autorités Cambodgiennes en 1995, Houy avoue avoir exécuté 2000 personnes. Pourtant,
assis sur une natte, chez lui dans la province de Kandal, il corrige sans gêne son estimation à 5 victimes seulement. Il mime ensuite tranquillement avec ses mains le cérémoniale des
exécutions. « Le prisonnier était agenouillé, les yeux bandés. On lui frappait l’arrière du crâne avec une barre de fer, puis on l’égorgeait pour
s’assurer qu’il était mort. »
Le charnier de Choeung Ek que Him Houy connaît bien, compte aujourd’hui environ 17 000 corps. En revanche, on ignore toujours combien de victimes sont enfouies dans
l’ancien secteur de S21. Selon les estimations, de 1975 à 1979, 800 000 personnes sont mortes exécutées dans tout le pays. Un million succomberont de maladies et d’épuisement. Douch, Houy et la
majorité des anciens Khmer Rouges encore en vie renvoient leur responsabilité vers leurs supérieurs et s’affichent comme victimes d’un système. Inévitablement, toutes les fautes convergent vers
l’ancien frère n°1 : Pol Pot, décédé sans être jugé en 1998.
« Il faut séparer les victimes, les bourreaux/instruments et ceux qui donnaient les ordres », voilà le rôle du tribunal selon Nath. «
A l’époque Douch avait droit de vie ou de mort sur les prisonniers. Il n’était
pas forcé. Ce qui se passait sous son commandement relevait de sa décision. » Him Houy se souvient. « Douch
fumait une cigarette sous un arbre juste au bord des fosses. Il m’a demandé de prouver ma loyauté en exécutant des prisonniers. Je l’ai fait, pas par plaisir, mais parce que j’avais peur qu’il me
tue si je refusais. »
Les photos des victimes, toutes photographiées dès leur entrée à S21, sont exposées dans les couloirs du mémorial Tuol
Sleng.
Douch n’était-il qu’un pion ? C’est l’une des questions clé. Les audiences visant à cerner la responsabilité de Douch ne sont prévues que pour début Juin. Beaucoup
attendent son témoignage concernant les 4 autres accusés : Khieu Samphan, ancien Président du Kampuchéa Démocratique, Nuon Chea, Frère n°2 et ancien Président du Parlement, Ieng Sary,
ancien Ministre des Affaires Etrangères, Ieng Tirith, femme de Ieng Sary et Ancienne Ministre des Actions Sociales et de l’Education.
Nath, lui, attend que justice soit rendue. Le moment venu, il se souviendra des visages de
36 victimes, des amis, enfermés avec lui à S-21. Il se souviendra de leur pacte : « Si l’un de nous parvient à sortir vivant d’ici, il devra
raconter ce qu’il a vu à tous les Khmers. »
Aujourd’hui, Vann Nath est le seul à pouvoir respecter ce pacte.
L'AUTEUR
Julien Petit a 19 ans. Il est franco-khmer et travaille actuellement à Phnom Penh en freelance pour un journal local (Le Petit Journal) et un magazine Américain
(Voices). Il souhaite se faire une expérience sur le terrain avant de poursuivre des études de documentariste.
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