Mercredi 5 mars 2008

«Betrayed» (Trahis) est une pièce de théâtre du journaliste George Packer. La pièce met en scène les vies de trois Irakiens, traducteurs à l’Ambassade américaine à Bagdad. Inspiré d'un de ses reportages en Irak publié en mars 2007 dans le New Yorker, “Betrayed” est produite actuellement à New York.



Le site internet du New Yorker en propose quelques extraits, ainsi qu’une interview de George Packer, qui explique comment de reporter, il s’est fait dramaturge. Voici la sélection du blog de XXI.


George Packer:
J’étais à Bagdad il y a un an, pour rendre compte de la situation des Irakiens qui travaillaient pour les Américains. Leur situation était vraiment désespérée. Leurs histoires étaient celles de gens pris pour cible par les insurgés, les militants, et même le gouvernement irakien. Certains quittaient le pays, d'autres avaient été tués. Les autres réalisaient que le gouvernement américain était au mieux... désinvolte, quand il s’agissait d’assurer leur sécurité.


Scène 1

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Traducteur 1
: Il a dit: «Pourquoi travaillez-vous comme agent de l’occupant ? Il n’y a pas de lieux sûrs pour les traîtres en Irak».

Soldat américain: Est-ce qu’il vous a menacé ? Je lui casserai sa putain de tête personnellement s’il vous cherche de nouveau des ennuis.

Traducteur 1 : Ecoutez, c’est un problème pour nous. Les habitants de Bagdad pensent que les Irakiens comme nous sont des traîtres, que nous leur donnons des fausses informations. Vous devez diffuser votre message à la télévision de manière à ce qu’il soit compris. Les Irakiens ne voient rien des Américains, ils n’obtiennent rien des Américains. C’est dangereux pour vous, et pour moi.

Soldat américain : C’est bien au-dessus de mes moyens, mon pote.


Scène 2

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Traducteur 1 :  J’ai été naïf. J’ai cru que les Américains ne nous mentiraient pas. Nous étions amis, ok, mais ils ne nous faisaient pas confiance. (...)


George Packer

Dans la pièce, vous avez ces gens, à l’hôtel Palestine de Bagdad, qui reviennent des années plus tard sur la guerre. Cela me donne la possibilité de faire revivre les scènes comme des retours en arrière. Mais je décris aussi la situation dans laquelle ils se trouvent aujourd’hui, dans la chambre d’hôtel: l’un d’entre eux est en grand danger. Il ne sait pas quoi faire et se tourne vers ses amis pour leur demander de l’aide.


Scène 3

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Traducteur 2 : OK, quitte le pays!

Traducteur 1 : J’ai essayé. Je ne suis même pas arrivé à la frontière saoudienne. La police des frontières m’a arrêté avec l’aide de je ne sais quelle technologie américaine. Devine quoi ? Mon passeport est un faux. (…) Ils ont pris mes 600 dollars. J’ai du rentrer chez moi, sans passeport, sans argent, juste davantage de menaces.

Traducteur 2 : Essaie encore avec ta carte d’identité. Ils disent…

Traducteur 1 : Oublie. A la frontière, les Saoudiens commencent à demander un visa. C’est comme la Jordanie maintenant. Il n’y a nulle part où fuir, nulle part où se cacher.


George Packer

«Ils ne m’accorderont pas l’asile, ils ne me donneront jamais de visa. Pourquoi ? Parce que faire ça, c’est reconnaître leur échec en Irak».  Ca, c’est une citation directe d’une de mes interviews. Beaucoup des dialogues de la pièce viennent de ces interviews. C’est un sentiment assez répandu parmi les Irakiens.

Il y une scène que j’ai écrite très tard dans les répétitions. Il y a les deux principaux personnages irakiens de la pièce qui débutent et terminent la pièce dans la chambre d’hôtel et un troisième, une femme irakienne qui travaillent dans le même bureau à l’Ambassade américaine. Ils sont dans le bureau, discutant entre eux alors qu’ils travaillent. La discussion va et vient entre le passé et l’avenir, comment ils se voient dans cinq ans.


Scène 4


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Traducteur 3 : Dans cinq ans, je serai à l’UNESCO, à Paris, afin d’apporter de la littérature britannique dans les pays arabes, en particulier, les livres que n’étions pas autorisés à lire.

Traducteur 2 : Sympa…

Traducteur 3
: En train de faire de la cuisine française dans mon appartement. Mes frères et mes sœurs me rendront visites pendant les vacances. On ira skier tous ensemble, et je serai la première à arriver en bas de la piste.

Traducteur 1 : Tu seras mariée à un Français qui s’appelle Jacques…

Traducteur 3 : Pas si vite. Je serai mariée à ma carrière…


George Packer

Et ils ont tous leurs propres rêves. Peut-être un peu improbables, mais pas invraisemblables. Mais à la fin, Adnan, qui vraiment est le centre moral de la pièce leur dit:

Traducteur 2 : Peut-être que je serai rédacteur en chef d’un journal progressiste célèbre.

Traducteur 1 : Cool!

Traducteur 2 : Peut-être que j’écouterai du jazz à New York.

Traducteur 1
: Super cool!

(…)

Traducteur 2 : Tout est possible en Irak. Peut-être que nous serons tous à nous cacher des milices et des insurgés. Dans un trou, comme Saddam, ou dans la voiture d’un trafiquant en route pour la Syrie... Tout est possible.




Vous pouvez accéder aux séquences, à l'interview de George Packer, ainsi qu'à son article original sur le site du New Yorker (en anglais).

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Mardi 4 mars 2008
undefinedJournaliste, Sorj Chalandon a raconté, dans le premier numéro de XXI, l'histoire de son amitié avec le membre de l'IRA, Dennis Donaldson et la trahison de ce dernier. Il revient pour le blog sur l'impératif d'honnêteté qui l'a guidé tout au long de son travail en Irlande du nord.



INTERVIEW

undefinedComment avez-vous concilié votre proximité avec les républicains nord-irlandais et le devoir d’honnêteté du journaliste ?

Si je me suis senti proche de l’idée du républicanisme irlandais, et si le soir venu, à Belfast, mes pubs étaient républicains, je me suis interdit les éditoriaux et les commentaires. J’ai cherché à raconter le conflit, ce que je voyais en étant sur place.

Il faut se souvenir de la couverture du conflit nord-irlandais par la presse française. Entre la fin des années 60 et la fin des années 90, il n’y a eu que de brefs répits dans un traitement très caricatural du mouvement républicain. La première, à la fin des années 60, lorsque le public a découvert l’oppression des nord-Irlandais catholiques, la violence de la police et de ses supplétifs civils. Une seconde, en 1981, pendant la grève de la faim de Bobby Sands et des 9 autres prisonniers républicains. Pour le reste, dès lors que les faibles ont décidé de se défendre, c’est le mouvement républicain dans son ensemble qui fut assimilé au terrorisme, sans réflexion sur son origine. C’est ce traitement qui doit être questionné.

Il y a des zones où la subjectivité semble poser moins de questions. Qui s’étonne du soutien des journalistes au commandant Massoud ? Quelles sont les interrogations face à ce qui ressort du commentaire absolu dans le couverture du régime castriste ? Je n’ai pas franchi cette limite-là.


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Vous vous êtes senti isolé pendant toutes ses années ?


Pendant trente ans, j’ai été extrêmement seul, y compris au sein de mon propre journal, où mon intérêt pour l’Irlande était vu comme un hobby, ou une lubie. À Libération, j’ai heureusement bénéficié de la confiance de Serge July, que j’ai amené à Belfast à sa demande, en 1979.

Les médias soutenaient la politique répressive du Royaume-Uni et il m’a fallu constamment justifier ce qui était perçu comme mon « soutien » à l’IRA. Pour autant, je n’ai pas pris ce contre-pied par attirance pour le «politiquement incorrect», mais plutôt du fait d’un soutien sincère et une vision du métier de journaliste. Ce suivi a payé, puisque c’est Libération qui publie l’interview du Conseil de l'Armée (Army Council) de l’IRA annonçant le cessez-le-feu en 1994 : l’opinion britannique en prendra connaissance dans le journal.


undefinedVous n’avez jamais eu l’impression que vous étiez passé de «l’autre côté», que votre travail journalistique pâtissait de votre sensibilité ?

Libération était un journal exigeant. La volonté d’équilibre y était extrêmement forte. Si j’oubliais le camp unioniste, il y avait toujours une remise à niveau. Les républicains aussi d’ailleurs me demandaient «d’aller dans le camp d’en face». J’ai consacré un temps important à aller à la rencontre des unionistes. Et c’était crucial. Je n’avais pas le droit de passer à côté de l’évolution de la mentalité protestante, forte depuis les années 80. On a vu apparaître la notion d’un «héritage irlandais», au sein de gens qui se sentent avant tout britanniques.

Mon projet a été de comprendre les peurs des deux camps et deux trajectoires parallèles : chez les républicains, celle du «fusil et du bulletin de vote» ; chez les unionistes, celle de l’acception du partage du pouvoir et des droits d’une part et de leur identité irlandaise d’autre part. Ce suivi s’est accompagné d’un devoir d’explication : être précis sur la guerre, sur les mots employés…


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Vous ne pensez pas avoir été utilisé par l’IRA ?


Si par là, on entend communiquer des informations fausses, jamais. En donnant à comprendre le conflit, je travaillais pour l’établissement des faits. Certains de mes reportages ont été mal pris par le mouvement. Je me souviens notamment d’un article écrit à la suite de la création de la «Direct Action Against Drugs», une émanation de l’IRA destinée à éliminer les trafiquants de drogues. C’était au milieu des années 90, et nous étions après le premier cessez-le-feu. L’organisation avait revendiqué huit «exécutions» de dealers. L’IRA était très embarrassée lorsque j’ai rapporté que certains de ses membres en consommaient eux-mêmes.

Il y a eu également l’épisode de l’attentat contre le magasin Harrods à Londres le 17 décembre 1983. J’avais obtenu d’un membre de l’Etat Major de l’IRA l’information qu’une cellule dormante avait agi sans ordre de la hiérarchie. Il m’avait été dit que les coupables seraient «châtiés». Mon interlocuteur a démenti ses propos par la suite, mais l’IRA nous a confrontés, et ma source a finalement reconnu ses dires.

Je n’ai jamais eu l’impression d’être inféodé. Je veux pouvoir paraître devant les Protestants les mains et la tête propres. Le meilleur signe en est la crédibilité que j’ai acquise.


Propos recueillis par M.N.


BIOGRAPHIE

Journaliste, Sorj Chalondon a couvert l’actualité du conflit nord-irlandais pour Libération pendant plus de 30 ans. Proche de la cause nord-irlandaise, il a noué une relation d’amitié très forte avec un membre de l’IRA, Dennis Donaldson. De cette relation, et de la traîtrise de son ami, il a tiré un roman, Mon traître, et un récit pour le premier numéro de XXI. Il est titulaire du prix Albert-Londres en 1988 pour son travail en Irlande du nord et sur le procès de Klaus Barbie. Il a publié chez Grasset Le petit Bonzi (2005), Une promesse (2006), prix Médicis, et Mon traître (2008).




Sorj Chalandon
a consacré un de ces derniers reportages en Irlande du nord à sa visite de la prison de Long Kesh, avant qu'elle ne soit détruite et remplacée par un stade, des cinémas, des restaurants, des pubs... L'article a paru dans Libération, le 6 septembre 2006.

La paix change de camp. Extrait :

(...) Soldats de l'Armée républicaine irlandaise, Diarmuid Fox, 53 ans, et Owen McCormick, 50 ans, ont tous deux été détenus dans cette prison. Seize ans pour le premier, quinze pour le second. Les revoilà aujourd'hui à la porte du camp de Long Kesh, près de la ville de Maze, à 14 kilomètres au sud de Belfast. Entre le 9 août 1971 et le 28 juillet 2000, près de 25 000 républicains et loyalistes (fidèles au Royaume-Uni) ont été emprisonnés ici. En septembre 2000, le camp a fermé ses portes. Après la trêve décrétée par l'IRA en 1994, libérer tous les prisonniers et vider l'immense prison était l'un des engagements majeurs des Britanniques en faveur du processus de paix.

Long Kesh va être détruit. En attendant les pelleteuses, l'association d'anciens prisonniers républicains Coiste organise des visites pour les ex-détenus, leurs parents, leurs amis. Aujourd'hui, accompagnant Fox et McCormick, une dizaine de personnes. Et c'est un membre de l'administration britannique qui les guide aimablement à travers les barbelés. (...)


L'article est disponible intégralement sur le site de Libération.



Pour faire connaître autour de vous l'interview de Sorj Chalandon: Cliquez ici
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Vendredi 29 février 2008

Ses petites mains servent un monstre politique.  Janako est maoïste. Sa beauté et sa jeunesse font d’elle une recrue parfaite. Malgré sa silhouette frêle, à Katmandou, les gens la craignent…c’est une Young Communist.



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YCL. Trois lettres menaçantes qui reviennent comme un leitmotiv sur les murs de la bouillonnante capitale népalaise. La Ligue des jeunes communistes (YCL) est la jeune aile politique du parti maoïste. Janako les a rejoints dès leur création en janvier 2007. Elle a quitté sa campagne et sa famille pour le camp de Balaju, un des cinq camps YCL de Katmandou. Elle laisse également derrière elle sa difficile condition de femme népalaise. «Le système social et familial népalais fait que je ne suis jamais allée à l’école. Mais depuis que je suis au parti, j’ai obtenu mon certificat d’étude populaire. C’est une vraie chance pour moi». Une chance d’accéder à l’éducation même si ce diplôme n’est reconnu que par les maoïstes. Le quotidien de Janako est celui de ces milliers de petites mains YCL à la botte des maoïstes. Cours d’éducation populaire le matin et l’après-midi, sous le nom de « service à la population », elle nettoie les rues, détruit les maisons abandonnées, porte secours aux nécessiteux… Une façon pour elle de se sentir utile, et pour le parti de rester proche des Népalais.

Les maoïstes attirent les jeunes Népalais vers le YCL, puis ils se servent d’eux comme d’un outil de propagande. Leur présence dans les rues de la capitale et dans les campagnes est un moyen de maintenir la pression sur la population. A Katmandou, on compare souvent le YCL à un gang. Au quotidien, ils se déplacent en bande. Ils sont violents, dangereux, incontrôlables.
 
Subel, leader étudiant, et son syndicat en ont fait les frais en septembre dernier. Suite à la découverte d’une cache d’arme maoïste sur leur campus, ils ont fait appel à la police. Les YCL les ont cueillis au réveil avec des barres de fers. Subel en porte encore les marques : «A notre réveil 200 YCL entouraient notre campus, 30 d’entre eux sont montées dans nos chambres et nous ont passé à tabac».

Sur 5000 plaintes reçues par l’ONG népalaise INSEC, plus de 3000 concernent les YCL pour violation des droits de l’Homme. «Dans plusieurs cas ils ont démontré qu’ils avaient des armes en leur possession, et quand la police arrête leurs cadres, ils règlent le problème par la force», déclare le président d’INSEC. Concrètement, cela se traduit par du racket, pression et violence sur les personnes qui s’opposent à leur vision unilatérale de la politique. Le site indien expert du contre-terrorisme «South Asia Terrorism Portal » recense les exactions commises par les YCL. D’après le site, le 24 janvier dernier, trois activistes politiques opposés aux YCL ont été retrouvés morts et enterrés dans le district de Sihara.

Le YCL est officiellement un parti politique, mais la structure est militaire. A Katmandou, les jeunes militants vivent dans des camps qui rassemblent jusqu’à 250 personnes. Filles et garçons partagent d’immenses dortoirs. Ils ne sont séparés que par un drap. Chaque matin, les jeunes s’entraînent au combat. Leur formation est assurée par d’anciens soldats de l’armée de libération, recyclés en éducateurs depuis la fin du conflit. Ils repèrent les jeunes en fonction de leurs aptitudes.
 
A 24 ans, Kashish a été choisi pour son adresse au combat. Il est maoïste depuis dix ans et a participé à de nombreuses batailles avant de rejoindre le YCL l’année dernière. «Lors de mon premier combat, j’avais 17 ans, nous avons pris une caserne de l’armée». Héritage familial, tous les frères de Kashish sont entrés dans la guérilla maoïste : «Je n’ai absolument pas peur de mourir ou de tuer l’ennemi, je suis là pour combattre les oppresseurs».

Par le biais des YCL, les maoïstes veulent s’assurer du soutien de l’électorat populaire, en vue des élections législatives, premières élections démocratiques de l’histoire du pays. Initialement prévues en novembre dernier, elles devraient se dérouler en avril prochain. Les responsables de ce report des élections sont les maoïstes. Ils exigeaient que le roi Gyanendra abdique avant le déroulement du scrutin. Pour beaucoup d’acteurs politiques, ce délai permet aux maoïstes de négocier au mieux les résultats de l’élection.

Le pays sort de 10 ans de guerre civile entre la monarchie et les maoïstes. Depuis la signature des accords de paix d’avril 2006, l’armée régulière népalaise est retranchée dans ses casernes, et l’armée rebelle maoïste a rendu les armes avec obligation, elle aussi de rester dans des camps gérés par les Nations Unies. En signe de paix, le roi a dû se replier dans son palais, se cantonnant à un rôle plus symbolique que politique. Dès lors, les maoïstes ont abandonné la lutte armée et se consacrent à la politique. Avec les YCL, ils gardent néanmoins leur main sur le pays. Prachanda, le dirigeant du parti maoïste, l’a annoncé, il veut le pouvoir d’ici deux ans.





BIOGRAPHIE

Guillaume Suon Petit et Nazim Belabdelouahab sont deux jeunes journalistes, issus de l'Institut Pratique de Journalisme. Déjà partis en reportage au Népal, au Pakistan et dans plusieurs pays du Moyen Orient, ils ont collaboré à Rue89 et à Voices.


Pour faire connaître le reportage de Guillaume Suon Petit et Nazim Belabdelouahab: Cliquez ici

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Mercredi 27 février 2008
 
Kapu.jpgLe reporter polonais Ryszard Kapuscinski avait ses happy few, lecteurs fidèles depuis la parution de son livre sur la révolution iranienne, Le Shah (Flammarion, 1986). Ce reporter, envoyé par une agence de presse polonaise couvrir l’Afrique durant les années 60 et 70, cherchait "à construire une image globale à partir de détails" et à se fondre dans le décor, vivant un plus près du sol. Son livre Ebène (Plon, 2002) a rencontré un grand succès et l'a fait connaître aux lecteurs français.

Un an après sa mort, son éditeur vient de faire paraître un recueil d'entretiens, Autoportrait d'un reporter (Plon, 2008), traduit par Véronique Patte. Ce choix de textes un peu hâtif donne un petit livre disparate mais parsemé de réflexions sur le journalisme dont chacun peut faire son miel. Pour les lecteurs de XXI et du blog, quelques morceaux choisis.



Voir

"Les médias ont créé une vision du monde très politique et chaotique, totalement déconnectée des attitudes, des mentalités et des préoccupations des gens simples qui constituent 90% de toute société." (p.22)


Se nourrir

“Tout notre travail de reporter dépend des autres; car s’ils ne nous disent rien, nous ne sauront pas ce qu’ils pensent; s’ils ne nous accompagnent pas quelque part, nous n’arriverons pas là où nous devons aller; s’il ne nous nourrissent pas, nous serons affamés. Le journalisme sans relations humaines, ce n’est pas du journalisme.” (p.70)


Transmettre

"Toute l'humanité de nos écrits repose précisément sur l'effort de transmettre une image authentique du monde, et non pas une collection de stéréotypes." (p.74)


Dire

"J'ai une terrible obsession: la crainte d'ennuyer mon lecteur. Tous mes efforts visent à dire le maximum de choses dans une quantité minimale de mots et d'images, l'expulsion de tous les adjectifs. J'aime le trait clair, pur, parcimonieux." (p.84)


Comprendre

“Parfois en décrivant ce que je fais, j'ai recours à l'expression latine silva rerum, une "forêt de choses". C'est mon univers, une forêt de choses, et je vis en voyageant dedans. Pour comprendre le monde, il faut le pénétrer aussi profondément que possible." (p.93)


Parler à

“Mon lecteur est une personne curieuse, avide de connaître le monde. Elle partage ma soif de connaissance. C’est une personne intelligente, cultivée, avec une sensibilité éveillée; voilà le lecteur pour lequel j’écris.” (p.127).



L.B.


Pour faire connaître autour de vous ces quelques réflexions de Ryszard Kapuscinski: Cliquez ici
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Mardi 26 février 2008

Delphine Devillers et Cris Kaiser sont photographes. Du Cambodge, où ils se sont rendus en 2006, ils ont ramené un portrait d'Aki Ra, démineur et initiateur d'un musée, le Cambodian Landmine Museum.




Extraits :

"Il a commencé en 96, à son compte, si l’on peut dire. «Je voulais aller plus vite, obtenir des résultats pour que le Cambodgien puisse recommencer à vivre, dans son pays». L’enjeu est là : pour déminer le Cambodge, les estimations officielles avancent une durée d’un siècle de travail. «Avec les méthodes que nous utilisons, nous irions beaucoup plus vite», estime Aki Ra.

Il a donc décidé de faire la preuve de ce qu’il avance, sur le terrain. Sa technique est simple. Il démine à l'aide d'un bâton, un canif et une cigarette. Avec le bâton, il découvre la mine. Il la prend en main, l'ouvre avec son canif et en extrait le détonateur. Il ne fume pas mais pour faire exploser les détonateurs, il allume une cigarette qui servira de mèche lente."


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  Cliquez sur les images pour les agrandir




Un musée pour ne rien ignorer de l'horreur des mines.

Créé par Aki Ra, près de Bantrey Srei sur la route des temples d'Angkor, le Cambodian landmine museum relief fund, a été inauguré le 22 avril 2007.

"On peut y découvrir des armes de toute sorte. Des mines, bien sûr : elles sont principalement d’origine chinoise ou russe, mais aussi américaine, celles qu’utilisait l’armée du Sud-Vietnam. On y trouve également des obus, grenades, petits pistolets, carabines, masques à gaz, bombonnes de gaz CS, bombes, uniformes, diverses munitions et autres pièges mortels.

Un espace a également été ménagé pour accueillir une exposition de documents sur le génocide dont furent responsables les Khmers rouges : photos, cartes, témoignages… Une salle de projection permet de visionner des films qui montrent Aki Ra et ses équipes de démineurs en plein travail. Une bibliothèque regroupe des centaines de livres qui portent sur les techniques de déminage, sur la fabrication des mines, leurs origines."



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  Cliquez sur les images pour les agrandir


Texte de Michel Pernet. Les photographies du reportage sont visibles sur le site de Fotoroute, l'agence créée et animée par Dephine Devillers et Cris Kaiser.







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Dimanche 24 février 2008

XXI s'est installé dans des locaux longtemps occupés par Christophe de Ponfilly et Frédéric Laffont, deux piliers du documentaire en France. En 1983, les deux journalistes fondaient Interscoop, pour raconter le monde en images.





INTERVIEWS


undefined Quelques mois avant sa mort en mai 2006, Christophe de Ponfilly abordait la place du documentaire à la télévision, ainsi que ses projets. XXI publie quelques extraits de cet entretien.



Sur la place du documentaire à la télévision


Après avoir produit plus de 90 films, nous avons toujours la désagréable impression d’être des mendiants lorsque nous présentons nos projets aux responsables des chaînes de télévisions. A leur crédit, il faut reconnaître qu’ils sont submergés de dossiers et accaparés par quantité de réunions. Ils reçoivent à peu près 2500 projets par an et leurs équipes sont réduites, alors, bien sûr, pour traiter tous ces projets, cela prend un temps fou.

Il y existe 650 maisons de productions de documentaires en France (Ndlr : en réalité, environ 500). Toutes font pression avec plus ou moins d’intensité sur les chaînes, pour avoir des réponses, des co-productions et organiser des diffusions. Le créneau est donc très étroit.


Sur la valeur du documentaire

La valeur du documentaire, c’est d’offrir des regards subjectifs sur le monde qui nous entoure. Les documentaristes ont compris que l’objectivité en matière d’audiovisuel n’existait pas. Dès lors que vous cadrez avec une caméra, il y a subjectivité. Autant la revendiquer. Entre reportage et documentaire, il y a de réelles différences dans la manière de faire. Pour réaliser et produire un documentaire de qualité, il y a une chose incompressible. C’est le temps.


Sur le rôle du « Je »

Avec Frédéric Laffont, au sein d’Interscoop, cela fait 21 ans que nous sommes engagés dans ce travail. Nous étions opposés à parler de nous-même, à parler à la première personne, et évidemment à nous montrer. On faisait des films sur les autres.

J’ai cherché à faire un portrait de Massoud, tout en faisant un portrait de ma démarche de cinéaste du réel. Au final, j’ai trouvé encore un sens à cette démarche. Un film peut être un fil qui nous lie les uns les autres. La personne qui filme, la personne qui est filmée, et la personne qui regarde le film. Lorsque le film a été diffusé, beaucoup de gens ont été touchés. Tout d’un coup, l’Afghanistan n’était pas quelque chose d’étranger. Grâce au « je », il y avait un Français impliqué dedans. Ils s’accrochaient à ce « je ». Ils rentraient dans l’histoire. Je me suis dit que ça pouvait être intéressant de revendiquer ce « je ».

Propos recueillis par A.C. (A360 productions)





undefined Frédéric Laffont
est co-fondateur et directeur de l’agence Interscoop. Il travaille actuellement à la réalisation d’un film consacré à l’accès aux médicaments dans les pays du Sud.



Sur les débuts, le travail avec Christophe de Ponfilly


Quand j’y repense, je suis amusé : notamment en regardant la qualité de nos premiers films au début des années 80. L’outil super-8 était à la fois formidable et un handicap : l’image du super-8, le son double-bande, nos montages à l’adhésif, dont on voyait les collants à l’antenne… L’idée même de vouloir faire de la télé en dehors de la télé était audacieuse. Mais, nous avions une telle envie que tout devenait possible. C’était l’époque des radios libres : « On a quelque chose à dire et on va le dire ».


Sur le documentaire, fenêtre sur le monde

Un responsable d’une chaîne de télévision publique m’a récemment dit : « Sur notre chaîne, le monde n’a plus sa place » ! Les portes me semblent moins entrouvertes aujourd’hui qu’à nos débuts. Je constate une détérioration continue du respect des spectateurs. La télévision est étrangement une industrie qui a cherché à faire commerce de sa faillite. Aller de plus en plus vers du bas de gamme n'est pas un projet sérieux. Les soucis actuels de TF1 sont à méditer. Renoncer au monde, c'est renoncer à tout le monde. Quand la télé n’est plus une fenêtre ouverte sur le monde, elle devient un rétroviseur…


Sur l’engagement

Lorsque Christophe évoque le temps comme élément fondamental du documentaire, je parlerai aussi d’engagement. Le temps est nécessaire mais pas suffisant, et les contraintes ne sont pas toujours mauvaises. Il n’y a qu’à voir le travail extraordinaire de cinéastes chinois comme Jia Zhang Ke, malgré la censure et des conditions de travail difficiles.

Je reste profondément optimiste : tout reste à faire, et tout restera toujours à faire. Nous n’avons rien vu du monde. Des voies narratives restent à trouver. Seul le désir est impératif, celui de créer du lien.

 
Sur le rôle du « Je »

A mon avis, le réalisateur n’est pas là pour « traiter » son sujet, mais il donne à voir en tissant les fils invisibles. On peut dire « Je » en le formalisant ou simplement par l’écriture cinématographique, à travers le choix d’un cadre, d’une lumière…

Propos recueillis par M.N.



QUI SAURA ENCORE ECOUTER LE CONTEUR?

Extrait de Radio Télé Magie, un film France 3 / Interscoop, réalisé par Christophe de Ponfilly dans le cadre de l'émission Zanzibar
(Avec l'aimable autorisation d'Interscoop).


Téléchargez Quicktime pour visionner l'extrait.



BIOGRAPHIES

Frédéric Laffont est grand-reporter, producteur et réalisateur d'un trentaine de films documentaires. Il est le co-fondateur de l'agence Interscoop et a obtenu le prix Albert-Londres pour son film "La guerre des nerfs" (1987). Il est également l'auteur de livres, dont "Poussières de guerre", co-écrit avec Christophe de Ponfilly (Robert Laffont, 1990) et "Maudits soient les yeux fermés", co-écrit avec Françoise Bouchet-Saulnier (JC Lattès, 1995).

Christophe de Ponfilly était grand-reporter, producteur et réalisateur de films documentaires, dont de nombreux sujets sur l'Afghanistan et le Commandant Massoud. Il fut co-fondateur de l'agence Interscoop et a obtenu le prix Albert-Londres pour "Les combattants de l'insolence" (1985). Il a réalisé un long métrage de fiction, "L'Etoile du Soldat", sorti en 2006. Il est également l'auteur de nombreux livres. Il est décédé en mai 2006.

Plus d'informations sur le site d'Interscoop.



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