Jeudi 21 février 2008
Chaque année, 2 500 migrants transitent par Paris. Leur rêve d’Europe s’y effondre encore un peu plus. Etudiant en journalisme, et riverain lui-même, Dorian Chotard est allé à leur rencontre.
Au bord du mini-terrain de football du square Villemin, un jeune attend son tour. Appuyé sur les hauts filets qui encadrent l’aire de jeu, il observe ses amis déjà en train de jouer. Comme tous les jeunes, ils rigolent et se chamaillent. Comme les autres jeunes du parc ils devront arrêter quand il fera nuit. Sauf qu’eux ne savent pas encore où ils dormiront ce soir et encore moins dans quel pays ils vivront dans trois mois.
Ce sont des hommes de moins de trente ans. Originaires d’Iran, d’Irak, d’Afghanistan, ils sont environ 2 500 dont 500 mineurs à passer par Paris chaque année. Dans un petit périmètre du 10ème arrondissement, entre la gare de l’Est et la gare du Nord, ces immigrés clandestins vivent un quotidien précaire. Ils gravitent autour des lieux de transit car leur exil s’arrête rarement en France. Prochaine étape : Calais puis l’Angleterre ou les pays scandinaves. Quête désespérée d’un pays qui voudra bien les accueillir.
Depuis la fermeture du centre d’accueil des immigrés du Pas-de-Calais, décidée en 2002 par Nicolas Sarkozy, le 10ème arrondissement est leur nouveau Sangatte. Trente à quarante migrants arrivent et partent chaque semaine. En permanence, ils sont environ 130 à errer dans le quartier.

Au square Alban Satragne (Paris 10ème), ce sont surtout les kurdes qui s’installent, parfois pour la nuit. Ici, certains profitent d’une sortie d’air chaud et passent leur temps en
domptant les pigeons.
Rejet et isolement
La nuit tombe au Square Villemin. Les exilés se dirigent vers une camionnette de l’Armée du Salut qui distribue chaque soir près de 300 repas. Entre la gare du Nord, les voitures, et les murs crasseux de l’hôpital Lariboisière, les clandestins se mélangent aux nécessiteux du quartiers. Tous font la queue derrière des barrières pour récupérer une soupe, un bout de pain, un fruit et un laitage. Les quelques passants changent de trottoir, le regard tantôt curieux tantôt indifférent. A cause de plaintes de riverains, le lieu de distribution a été déplacé quatre fois en un an pour arriver dans cet endroit exigu. «Pour l’Etat et la mairie, la politique idéale serait de les rendre invisibles» regrette Jean-Michel Centres, membre du Collectif des exilés du 10ème. Presque chaque soir, il part à la rencontre des clandestins.
Affamés, trois jeunes s’installent et mangent à même le sol. Ils ont entre 12 et 15 ans et sont à Paris depuis un mois. Cela fait près de 100 jours qu’ils ont quitté l’Afghanistan. L’un souhaite aller en Suède, l’autre en Angleterre. Le troisième hésite encore : «Je ne sais pas si je dois rester en France. Et même si je reste, je ne sais pas dans quelle ville». Parfois, ils s’accrochent à des illusions. Mal informés, ils croient que tel ou tel pays les accueillera à bras ouvert.
A 24 ans, Zakir est lui soulagé de pouvoir rester en France. Il servait de traducteur aux forces spéciales françaises en Afghanistan. Son histoire est récente et crédible, il a rapidement obtenu le droit d’asile. «Maintenant je peux penser à mon avenir. Je vais essayer d’aller étudier les langues à l’université pour devenir traducteur».
Mais, pour la plupart, la demande d’asile représente un casse-tête. Les accords de Dublin de 2003 imputent la responsabilité de l’asile au premier pays de l’espace Schengen dans lequel le migrant a laissé ses empreintes digitales, généralement la Grèce ou l’Italie. Pendant deux ans, tant que ces empreintes sont conservées dans la base de données européenne Eurodac, le clandestin ne peut s’adresser aux autres pays sous peine d’être renvoyé dans l’Etat responsable.
«La Grèce ne respecte pas la convention de Genève et le droit d’asile. En Italie, ils sont plus souples sur les régularisations mais les conditions de vie et de travail sont trop difficiles.» soupire Jean-Michel Centres. «Ils voudraient qu’on leur rédige le guide Michelin des demandes d’asile mais c’est impossible. Pour eux, c’est dur partout».
Renvoyés de frontières en frontières, les clandestins sont comme des balles de « ping-pong » que se renvreeraient les Etats européens. Ils l'acceptent car leur plus grande crainte reste d’être expulsé vers les pays qu’ils ont fuit.
En France, la législation semble plus simple pour les mineurs. Ils peuvent être pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance (ASE). Les moins de quinze ans pourront même obtenir la nationalité française à leur majorité. Mais prouver son âge n'est pas évident: il est difficile d'obtenir la fiche d’état civil du pays d’origine. Alors il ne reste que l’expertise osseuse dont la marge d’erreur est importante. Seuls 18 mineurs ont été pris en charge cette année.
Un dossier bourré de papiers sous le bras, Jean-Michel, du Collectif des exilés du 10ème tente d’informer les mineurs sur leurs droits lors de ses maraudes nocturnes. Beaucoup le connaissent et viennent lui demander conseil. Assailli de questions, il traduit des papiers administratifs, distribue des plans et se tient au courant de la situation de chacun.

Inscriptions en farsi sur une cabine publique du square Satragne (Paris 10ème). Grâce à ces téléphones, les clandestins demandent de l’argent à leur famille et contactent les
passeurs.
La distribution de repas terminée, Jean-Michel se rend place du Colonel Fabien. C’est là que les bus Atlas, gérés par la RATP, emmènent les sans-abris à la «Boulangerie», un ancien local de l’armée qui héberge 280 personnes tous les soirs. Il y a toujours plus de demandes que de places disponibles, les clandestins attendent deux heures dans le froid sans savoir s’ils monteront dans l’une des trois navettes. Le premier bus est réservé aux personnes âgées et aux malades. Trente minutes plus tard, le bus reparaît pour son deuxième aller-retour. Alors qu’il n’est pas encore à l’arrêt, les exilés se bousculent, se jettent sur le bus, s’agrippent à ses portes. Une situation dangereuse dont les bénévoles et le personnel de la RATP sont les témoins impuissants. Durant l’appel, de petites bagarres éclatent. Elles sont mineures mais fréquentes, dues aux tensions ethniques et à l’énervement.
Dortoirs à ciel ouvert
Le parcours d’un exilé dure en moyenne plus de deux mois. Il a traversé la Turquie, s’est embarqué pour la Grèce avant de parcourir l’Italie et la France souvent planqué sous des camions. Pendant ce périple, il faut survivre mais aussi payer les passeurs. La plupart contactent leurs familles à l’étranger pour recevoir des virements. Ceux qui n’ont aucune source de revenus servent de petites mains aux passeurs ou travaillent clandestinement, dans les nombreux restaurants du 10ème ou dans le bâtiment.
Autre phénomène tabou : la prostitution. Devant les néons d’un sex-shop du quartier Saint-Denis, un homme vient de se faire aborder par un Irakien. «Ils te demandent une cigarette puis où t’habites, et si tu veux, pour 20 euros tu les fais dormir chez toi. Je l’ai fait mais maintenant je mens à cause de leur hygiène, je dis que j’habite trop loin. A la limite, je préfère aller dans les cabines avec eux» raconte-t-il en désignant le rideau à l’entrée de la boutique. Mais le racolage vient aussi des clients visant les mineurs. Un soir, l’un de ces rôdeurs a failli se faire tabasser par un groupe de jeunes après avoir proposé 30 euros pour coucher avec un exilé.
Place du Colonel Fabien, il fait quatre degrés. Le dernier bus Atlas vient de partir, laissant derrière lui une vingtaine de clandestins. Résignés, ils se groupent en file indienne et donnent leur nom à un bénévole. Chaque soir en hiver, une trentaine de clandestins en moyenne passent la nuit dehors. En juin dernier, ils étaient deux fois plus à camper sous le pont Louis Blanc avant d’être délogés par les forces de l’ordre. «A part quelques problèmes liés à l’alcool, on n’a pas du tout affaire à eux» reconnaît l’officier Jean Veyron, chef de l’Unité de police du quartier de la Porte Saint-Denis.
La bande du Colonel Fabien se disloque. Par petits groupes, ils regagnent les arcades de la Place Raoul Follereau ou les squares Satragne et Villemin. En attendant mieux, ils se contenteront de ces dortoirs à ciel ouvert. Au moins, ils vivent en Europe…

Dorian Chotard est étudiant à l'Institut Pratique de Journalisme.
Pour faire connaître autour de vous le reportage de Dorian Chotard : Cliquez ici
par XXI
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Armelle Vincent a enquêté plusieurs semaines
dans l'Etat mexicain du Sinaloa pour son reportage "Narcoballades. Ils font chanter les rois des cartels", paru dans le numéro 1 de XXI. Pour le blog, elle plante les
coulisses de son reportage.
Avant mon départ pour le Sinaloa, en
juillet dernier, je reçus un message de Patrick de Saint-Exupéry, le rédacteur en chef de XXI. “N’oublie pas de prendre des photos”, disait-t-il. “Oui, bien-sûr, je
n’y manquerai pas”, répondis-je, comme si ça allait de soi, au pays des narcotrafiquants, de cadrer un visage ou une scène, puis d’appuyer sur le déclic. Je savais où j’allais. Dans un pays
que je connaissais bien et sur lequel j’avais lu de nombreux témoignages de journalistes, mexicains surtout, enquêtant sur le trafic de drogue. Et puis je connaissais assez bien Tijuana, la ville
frontière, la porte d’entrée sur le plus gros consommateur de stupéfiants au monde, la métropole tentaculaire, fief du cartel Arellano-Félix, où meurtres et fusillades se disputent la Une des
journaux quotidiennement.

Bref, pour être honnête, Culiacán
me faisait un peu peur et je m’étais dit que prendre la température du Sinaloa à Mazatlán serait une bonne idée. Du reste, j’y avais rendez-vous avec “l’impresario” Edmundo Mendietta pour aller
écouter le groupe Los Nuevos Rebeldes au Magno Music Hall. Leur numéro commençait à 23 heures. En attendant, Edmundo m’avait conseillé de me poster à l’entrée pour observer les arrivants. Il
m’avait dit, énigmatique : “Tu vas voir du beau monde, des hommes d’affaire”. J’avais mon appareil photo à la main. Après tout, je venais pour faire un reportage sur la musique
norteña et ses chanteurs. Mais je compris rapidemment qu’à peine arrivée à Mazatlán, j’étais en plein dans le sujet du narcotraffic.
J’étais donc enfin entrée dans la
discothèque. Forêt de sombreros. Bouteilles de Scotch, de Rhum ou de Tequila sur les tables. Sur la scène, les Nuevos Rebeldes avec leurs chemises noires brodées. Tous habillés pareil comme le veut
la tradition des groupes de musique norteña. Sur les airs nasillards, les couples dansent. Les lumières sont tamisées et la fumée du tabac forme un nuage. C’est le moment de prendre des photos et
peut-être même de mettre la caméra en route. En dirigeant l’objectif vers la scène, je pourrai sûrement prétendre, si on me demande, vouloir photographier les musiciens et rien d’autre. Sauf qu’en
jetant des regards furtifs autour de moi, je réalise qu’on m’observe. “Fais attention”, me dit Edmundo en passant. L’impresario virevolte, discute avec les uns et les autres. Il a l’air
très à l’aise dans ce milieu. “Ma famille a émigré du Nicaragua à Culiacán”, me racontera-t-il plus tard. “Ils sont dans les affaires. J’ai des relations ici”.




















