En septembre 2007, le Blacksmith Institute réintégrait la cité minière de La Oroya (35000 habitants) dans la liste des 10 sites naturels
les plus contaminés au monde. Située dans les Andes centrales péruviennes, la ville - un des principaux centres métallurgiques du globe – est devenue un symbole. Journaliste, Sébastien Jallade a pu
y passer trois jours.

La Oroya est une mosaïque étrange de scènes de rues chaotiques et oppressantes, d'habitants fuyants et d'univers cloisonnés. C'est
une ville en transit permanent, traversée par des milliers de camions sur la route reliant Lima, la capitale péruvienne, à l'Amazonie. Des dizaines d'échoppes s'agglutinent sur les bas-côtés.
Etrange paradoxe pour un lieu dont la seule vocation est d'exporter ses trésors, - plomb, cuivre, zinc -, vers le reste de la planète. Projet industriel hors du commun, La Oroya est le plus ancien
et le plus important centre de fonderie d'Amérique latine. Edifiées à partir de 1922, ses installations, - usines, fonderies, raffineries, gares et voies ferrées -, sont vétustes et inadaptées. Le
relief est couvert de poussière de plomb et d’arsenic émis par le centre métallurgique tout proche. Ce sont les deux fléaux de la ville. Près de 99% des enfants seraient atteints de saturnisme et
de difficultés respiratoires. Selon l'Organisation Mondiale de la Santé, les taux de dioxyde de souffre et d'oxyde d'azote émis à La Oroya sont 10 fois supérieurs aux normes autorisées, provoquant
des pluies acides dévastatrices pour la végétation de la région.
1er jour
La Oroya est sous contrôle de la Doe Run, l'entreprise américaine propriétaire du site industriel. Des barbelés et des miradors protègent les usines et les raffineries qui s'étalent le long de la
voie ferrée. Ici, les visages sont fermés et les regards méfiants, surtout parmi les jeunes. Nous ne comptons plus les refus de témoigner et de photographier, les coups d’œil inquisiteurs, sans
oublier les taxis qui connaissent mieux la géographie de la Doe Run que celle de leur propre ville : le bureau des relations industrielles, le bureau des relations publiques... Chaque branche de
l'entreprise possède ici son adresse et sa devanture sur la route principale. Pas d’autre choix pour des étrangers que de se rendre dans un de ces bureaux...
Dans une ville où tout appartient ou provient d'une même volonté, la liberté d'expression est à géométrie variable. La Doe Run s'affiche partout : infrastructures routières, hôpitaux, syndicats de
métallos, cantines populaires, services sociaux. On se croirait revenu au paternalisme de l'Europe du début du XXème siècle où l'industrie locale accompagnait ses salariés et leur famille partout,
y compris dans leur vie.
Nous apprenons d'un chauffeur de taxi que les usines emploient 4000 personnes, qu'elles fonctionnent 24h sur 24h, que les ouvriers et leurs familles vivent tous dans les baraquements visibles le
long de la route. Silva*, le chauffeur, est méfiant, pose des questions, regrette certaines paroles aussitôt après les avoir prononcées. Chaque famille a un de ses membres qui travaille pour la Doe
Run. Il évoque le drame que peut représenter un licenciement, la perte du logement et de tout ce qui s'accompagne...
Un rendez-vous est pris avec le frère du chauffeur, qui travaille dans la raffinerie de plomb. Il ne viendra pas. Les dirigeants de la compagnie jouent habilement la carte du nationalisme, de la
paranoïa anti-coloniale et du patriotisme économique pour fédérer la communauté. Le court terme domine: lutter contre la Doe Run ne peut ici qu’aboutir à l'impasse. C'est le dilemme quotidien
auquel sont soumises des milliers de familles de La Oroya, écartelées entre les impératifs de survie économique et la santé de leurs propres enfants.
Une étude menée en 1999 par le ministère de la santé péruvien précise que la présence de métaux lourds dans le sang des enfants de 0 à 6 ans est trois fois supérieur à la moyenne, y compris chez
les nouveaux-nés. Près de 20% d'entre eux nécessiteraient une prise en charge médicale immédiate.
2ème jour

A l'approche du pont, situé face à la fonderie de la vieille ville, la pression s'installe d'un seul coup. Les avertissements
semblent désormais inutiles. Caméras et appareils photos sont devenus objets
non grata. Une voiture du service de sécurité de la Doe Run nous arrête: «
Raisons de sécurité. La Oroya est
une ville dangereuse», «
Où allez-vous?», «
Je vous amène», «
Mais si, j'insiste, c'est mon travail...». Le sourire ne peut masquer le ton impératif. Pas de refus
possible. Si à La Oroya, la police et l'armée sont étonnement discrètes, le service de sécurité de la Doe Run gère sa ville comme bon lui semble, avec ses véhicules flambant neufs, ses gorilles aux
sourires façonnés par des responsables de la communication dont la première fonction est de faire oublier qu'il s'agit bien là d'une police privée. Comment sait-il que nous sommes Français? Les
informations courent vite...
Nous voilà conduits au bureau des relations publiques. Une grande pancarte à l’allure d’un slogan proclame la raison d’être du lieu. La Doe Run n'a donc rien à cacher puisque c'est écrit. La mise
en scène surprend, surtout lorsque le service de communication a pour colocataire et voisin immédiat le siège de la milice privée suréquipée de la Doe Run.
Le service de presse est un archétype : discours figé d'une entreprise qui entend donner à croire qu'il n'y a rien à cacher. Telle est la délicate fonction de l'adjointe aux relations publiques,
jeune femme énergique issue de la haute bourgeoisie de Lima, qui nous accueille d'un ton affable. Le monde ici présent doit lui sembler aussi étranger qu'à des journalistes français cherchant les
clés d'une ville insaisissable, mais cette professionnelle des relations publiques navigue sans contrainte dans ce flot de contradictions.
La méfiance de la Doe Run ne serait qu'une réaction logique face aux préjugés du monde extérieur qui les accuse de tous les maux: «
Regardez, il n'y a plus qu'une cheminée en activité sur les
trois initiales ! La Doe Run investit chaque année 1 million de dollars dans les services de santé de l'Etat péruvien. Une nouvelle usine de traitement des eaux vient de voir le jour». Efforts
incontestables, même si le gouvernement péruvien et les associations environnementales critiquent la lenteur de la Doe Run. L'entreprise du Missouri aurait plus de 5 ans de retard sur un plan
écologique de remise à niveau aux contours pourtant flous.
Rendez-vous est pris pour le lendemain afin de visiter la fonderie, le coeur des activités métallurgiques de la Doe Run au Pérou. Il est 17h00. Les sirènes retentissent dans l'étroite vallée de la
vieille ville. C'est la sortie de l'usine pour des centaines d'ouvriers. Nous parcourons les restaurants et les ruelles de la vieilles villes, plongées dans la pénombre de la fin du jour. Nous
visitons les lieux de culte. La seule église catholique que nous trouvons est déserte. Par leur dynamisme, les groupes évangélistes prospèrent à La Oroya : l'Eglise du sang du Christ, l'Eglise de
Jésus, le Christ des Saints des derniers jours... La vigueur de ces groupes semble être la seule alternative possible à un monde sans horizon, où les acteurs institutionnels traditionnels semblent
avoir abandonné la partie.
3ème jour

Le vent s'en va. Levé glacial. Ce que nous n'avions pas ressenti jusqu'à maintenant s'impose à nous avec la violence de
l’évidence. Un nuage de pollution couvre la ville. Nos gorges se teintent d'un goût de fer. La Oroya s'invite dans nos corps et nous commençons à tousser. Les bronches se bouchent. Les yeux piquent
et pleurent. Il suffit donc d'une journée sans vent pour comprendre ce que signifie «site contaminé» et «pollution de l'air». Nous allons à notre rendez-vous. Imperturbable, la chargée des
relations publiques nous accompagne, la voix rouée par sa gorge piquée, une écharpe autour du cou pour mieux protéger sa bouche lorsqu'elle le peut. Dans la fonderie, tout est prêt pour nous.
Entrepôts et usine balayés, ouvriers prêts et équipés de masques. L’inquiétude perce chez nos hôtes. Ils ne nous accordent que cinq minutes pour filmer, pas plus. Chaque plan est contrôlé. A la vue
des appareils photographiques et de la caméra, les relations se tendent. Les interdictions tombent : pas le droit de sortir du bâtiment, interdit de filmer dans certaines directions, de s'approcher
de la fonderie, si proche... La vue de nos appareils affole. Comment contrôler ce que l'on n'ose pas interdire ouvertement ? Nul besoin d'évoquer l'absurdité de la situation. Face à la pollution,
tout le monde est à égalité. Le service de communication prend peur. On nous reproche notre manque de neutralité. Ça y est, les mots sont jetés. La méfiance se libère, les reproches fusent.
A la sortie de l'usine, un véhicule tout terrain du service de sécurité de la Doe Run nous photographie discrètement. De retour à l'hôtel, nous surprenons un autre véhicule du service de sécurité
de l'usine devant notre chambre. Elle a été fouillée. Nous sommes abasourdis. Par cette paranoïa.
* Les noms des personnes citées ont été modifiés.
BIOGRAPHIE DE L'AUTEUR
Sébastien Jallade est journaliste pour la presse écrite et la télévision. En 2007, il s'est rendu six mois dans les Andes, en Equateur, au Pérou et en Bolivie, pour mieux
comprendre l'identité andine d'aujourd'hui. Il prépare actuellement un livre sur ce sujet et un film documentaire de 90 minutes, "
Qhapac Nan, la voix des Andes".
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