Le père Morris Jalal, Pakistanais, a créé il y a tout juste un an la première chaîne de télévision catholique de
Lahore, Catholic TV. Entre deux messes, il va à la rencontre des habitants de la ville, caméra au poing. Au deuxième étage de son église, un studio très rudimentaire a été installé. Fleurs en
papier et dessins d’enfants aux murs. La paroisse paye, les journalistes sont bénévoles. Interview.
Des femmes dansent à Lahore lors d'une conférence organisée par des femmes chrétiennes et Catholic TV pour la journée de la
femme.
Pourquoi avoir créé une télévision catholique au Pakistan ?
Je veux encourager le dialogue avec les musulmans, mais aussi avec les hindous et les sikhs. A Noël, par exemple, nous
invitons des docteurs musulmans à nous rejoindre pour une émission spéciale. Nous nous asseyons ensemble et nous discutons des réalités que nous partageons, de ce qui nous unit plutôt que ce qui
nous divise. Je vis au Pakistan et je ne me risque pas au dialogue et à la critique sur les questions dangereuses. J’essaye, par contre, avec mes moyens de montrer que nous pouvons aussi vivre
les uns à côté des autres en paix. C’est un énorme travail.
Les chrétiens de Lahore sont dispersés dans la ville. Sont-ils tous au courant de la création de cette télévision
?
Catholic TV n’est pas une chaîne satellite. Elle est diffusée par câble, comme la plupart des chaînes pakistanaises. Nous
avons loué la possibilité d’émettre dans onze différentes parties de la ville. Les Lahoris peuvent regarder notre chaîne dans ces onze quartiers, où la population chrétienne est importante. Les
musulmans de ces quartiers reçoivent eux aussi Catholic TV. Ils savent que notre télévision existe.
Vos 1.500 paroissiens vous donnent-ils leur opinion sur cette télévision ?
Oui, chaque jour. J’ai fait en sorte que mon numéro de téléphone s’affiche en bas de l’écran. Les téléspectateurs me
contactent et me donnent leur avis. Certains de nos programmes permettent des discussions sur des sujets précis. Après diffusion, les gens réagissent et ont parfois un avis très
tranché.
Ce matin, par exemple, un homme m’a appelé après une émission pour le jour de la femme. Il m’a dit avoir été choqué parce
qu’une petite fille de onze ou douze ans avait lu la Bible pendant l’émission sans se couvrir la tête. En tant que prêtre, je ne veux pas heurter les valeurs religieuses et culturelles de la
population. Porté depuis des siècles par toutes les communautés religieuses de notre région, le foulard est un bon exemple des pratiques culturelles. Parfois, je peux répondre à un paroissien que
je ne partage pas son avis.
Qu’une jeune fille de douze ans ne se couvre pas les cheveux n’est pas pour moi un problème. Elle est libre. La critique
émise par cet homme est représentative de notre société : la culture est parfois plus forte que la religion. Une femme du Pendjab, musulmane ou chrétienne, doit se couvrir la tête. C’est la
culture.
Comment
financez-vous votre chaîne ?
J’ai commencé en ne diffusant que pour les familles qui vivent dans le quartier de l’église. Je pensais alors ne
travailler que sur l’enseignement de la religion, autour de prières, de chansons, de programmes pour enfants. Je n’avais pas besoin de beaucoup d’argent. Puis, les gens ont montré de l’intérêt.
J’ai donc élargi la diffusion à d’autres quartiers de la ville.
Notre projet a été financé par l’argent de la paroisse, mais les gens ne sont pas riches. Aujourd’hui, nous nous
développons de plus en plus et je cherche d’autres sources de financement. Il faut renouveler notre matériel, acheter des caméras. Je commence à me tourner vers de organisations catholiques
internationales mais jusqu’à présent nous n’avons pas reçu d’aide extérieure.
Qui travaille pour la chaîne et quels programmes ont été mis en place?
J’ai six employés à temps plein dont deux caméramans, un monteur, un animateur, un directeur des programmes et un chargé
des liens avec les stations et les câbles. Vingt personnes travaillent comme journalistes bénévoles, tous sont de jeunes catholiques étudiants en journalisme ou en communication et chacun d’eux
s’est spécialisé. L’un s’occupe du programme pour les enfants, un autre du programme pour les adolescents, un autre des discussions entre les religions… Je ne fais que la
coordination.
Ensemble, nous essayons d’organiser des événements spéciaux en plus de nos émissions régulières. Pour la journée de la
femme, nous avons interviewé des personnalités féminines importantes, des docteurs, des intellectuelles, des modèles pour les jeunes filles du pays. Nous organisons aussi un concours de talents :
120 jeunes catholiques ont été invités à chanter et chaque jeudi, les performances sont diffusées sur notre chaîne. Trois de nos anciens candidats sont aujourd’hui des chanteurs pakistanais
reconnus.
Avez-vous subi des pressions après la création de votre chaîne ?
Pas pour notre chaîne mais, en règle générale, la situation est difficile. L’année dernière, de nombreuses maisons de
chrétiens ont été incendiées. Avec nos petites caméras, nous avons réussi à aller sur place pour filmer. Il y un mois environ, nous avons réalisé un documentaire sur Shazia, une fillette tuée par
son employeur. C’était important pour la communauté car tout le monde sait que son assassin, un ancien président du barreau pakistanais, ne sera pas poursuivi. Devenu public, le cas a ému les
Pakistanais. Mais chaque année, des milliers de meurtres similaires se produisent et je ne suis pas certain que l’affaire Shazia soit un bon exemple de ce que vivent les chrétiens au Pakistan. Si
elle a été tuée dans l’impunité, c’est avant tout parce qu’elle était une petite fille pauvre. Elle aurait pu être musulmane et les choses se seraient passées de la même manière.
Parlez-vous des lois sur le blasphème dans vos émissions ?
Sur ce sujet, on ne peut pas faire grand-chose. L’ancien président Pervez Musharraf n’a pas réussi à les éradiquer alors
qu’il avait annoncé qu’il ferait tout pour les supprimer. Les lois sur le blasphème sont ancrées dans la société et les gens les utilisent à tort et à travers. Les musulmans eux-mêmes en
souffrent. Des maris les utilisent contre leurs femmes, des femmes contre leurs maris...
Propos recueillis pau Lou Garçon
L'AUTEUR
Lou Garçon, 22 ans, a découvert la culture du Pakistan en fréquentant les richissimes étudiants pakistanais de Toronto, au Canada. Elle réside
aujourd'hui à Lahore, dans l'est du pays, où elle photographie et écrit sur d'autres sujets que le terrorisme. Des musiciens de rock soufi aux eunuques d'Heera Mandi, elle tente d'offrir un
regard différent sur une culture qui n'intéresse plus grand monde. Etudiante pour encore quelques années, elle se frotte au journalisme sans carte de presse.