Ecoutez l'interview.
©Julie Polidoro pour XXI
Des milliers de passagers ont emprunté jusqu’en 1930 les vingt-trois kilomètres du chemin de fer de la Petite Ceinture de Paris. Construit au 19ème, ce réseau a ensuite servi au transport de marchandises. L’exploitation s’est terminée au début des années 90. Aujourd’hui abandonnées, les voies sont l’un des derniers terrains vierges de Paris. Promenade sur un tronçon du 20ème arrondissement.
« Voici l’emplacement de l’ancienne gare, à l’endroit de l’immeuble avec les arceaux, elle a été démolie il n’y a pas si longtemps ». Perchés sur le pont de la Mare qui domine la voie ferrée, les élèves du lycée Etienne Dolet de Ménilmontant écoutent distraitement leur professeur. Un rapide coup d’œil. Ils passent leur chemin. L’accès à la voie est barré par des grilles. La visite est finie. En contrebas, posés entre deux tunnels, les rails longilignes de la Petite Ceinture. Broussailles, herbes folles, la nature a repris ses droits. Le dernier train de marchandise est passé là en 1993.
A Ménilmontant, les voies passent
au pied des immeubles.©Marine Vlahovic
Pour accéder à la Petite Ceinture, il suffit de trouver une brèche . Dès lors, la voie est libre et offerte. « Les promeneurs sont attirés par le rail, ils se sentent à la fois dans la ville et hors de la ville, c’est un lieu à part », explique le locataire de l’ancienne gare d’Avron, Richard Marti Vives.
Artiste peintre, Richard est le gardien de l’ancienne gare. Difficile : la station est bariolée de tags et graffitis. Il occupe l’atelier depuis 1991, ses tableaux pop art dorment sous les voies. Tous les jours, il emprunte le petit escalier qui mène aux rails. « La petite ceinture, dit-il, est une cicatrice dans Paris, une jachère ».
Le peintre Richard Marti Vives est le gardien de l'ancienne gare.
Sur la voie, un petit groupe de promeneurs croise l’artiste. Des considérations sur les graffitis sont échangées, on se souhaite bonne chance. Les promeneurs sont partis de la porte de Charenton et veulent gagner le nord de Paris. Ils sont équipés de mini lampes de poches et de grosses chaussures, ont repéré l’itinéraire sur Internet. Explorateurs urbains, ils sont en ce dimanche en quête d’aventure et de frisson.
Cyril et Mathieu, deux jeunes bobos employés dans des musées sont aussi venus pour le frisson. Ils sont en train de franchir le tunnel de 1.300 mètres qui mène de la rue de Bagnolet, à Ménilmontant.
Dans le gouffre noir, le silence est d’or… et de cuivre. D’anciens câbles d’alimentations dénudés jonchent le sol. Installés dans les tunnels, des camps de Roms faisaient commerce, jusqu’en janvier dernier, du précieux métal.
A la sortie du tunnel, la rumeur de la ville se fait à nouveau enveloppante. Sur les voies, souvent masquées par les graviers et les feuilles, s’entassent carcasses de vélo, matelas éventrés, et détritus.
Des explorateurs urbains en quête de frisson et d'aventure parcourrent les voies.
Thibault, un habitué des rails, dresse un inventaire à la Prévert de ses rencontres : « Il y a des promeneurs, des jeunes venus pour être tranquilles, des SDF, des groupes de musique ». « On ne sait jamais qui on va croiser », insiste Richard Marti Vives, le gardien de la station.
A deux mètres des voies, dans un recoin discret, se trouve une cahute dissimulée sous un fatras de broussailles et de tapis. « C’est ma maison, dit Victor, qui l’a construite de bric et de broc. Police pas problème, drogués pas problème, moi ici tranquille ». Roumain, Victor est SDF. Des tables et des chaises lui servent de terrasse improvisée, il vit dans un chaos organisé : « Moi maniaque ». Victor lave son linge et l’étend près des grillages de la voie ferrée.
Victor, un Roumain, s'est fabriqué une cahute dans un recoin discret.
A l’intérieur de sa cabane, il a l’électricité grâce à un cable relié à un panneau publicitaire de la rue de Ménilmontant. Il dispose d’un frigo et d’une télé. Ses costumes sont accrochés à la bâche qui sert de plafond. Tous les soirs, après sa journée de travail à faire le ménage, il escalade les grilles et traverse le petit bois qui mène à son repère : « Moi tranquille, depuis que police est venue et a fait partir tous les gens qui vivaient dans les tunnels ».
Du pont de la rue de la Mare, une dâme agée demande : « Il est pas trop dégoûtant le tunnel ? ». Puis, Marie-Paule reprend : « Pourquoi ils en font pas une balade ? ».
L’avenir de la Petite Ceinture est à l’étude depuis des années. « Depuis 1993, très exactement », s’exclame Jean Emmanuel Terrier, de l’association pour la sauvegarde de la petite ceinture.
SDF, promeneurs, curieux de tous âges: sur la Petite ceinture, on ne sait jamais qui on va croiser.
Dans l’attente d’une décision, les voies restent un terrain de jeu attirant. Karim 12 ans fait le funambule sur les rails. Il trottine à côté de sa grande sœur et de ses amis. D’une voix sifflante, il demande : « Mais… c’est quoi la ceinture ? »
L'AUTEUR
Marine Vlahovic a 24 ans. Elle est en contrat d'apprentissage à Radio France et au CFJ. Elle a réalisé ses premiers reportages avec un dictaphone avant de piger pour Arte Radio.
Elle privilégie les problématiques sociales et a milité pour les droits des sans-papiers.
Illustration: Maria Mercedes
©Régis Genté
Régis Genté, 41 ans, vit à
Tbilissi en Géorgie. Depuis bientôt huit ans, il passe son temps entre Caucase et Asie centrale. Il s’intéresse à la fois aux dynamiques de pouvoir dans ces régions et aux transformations
profondes qui s’y produisent depuis la chute de l’Union soviétique. Il travaille notamment pour Radio France Internationale et Le Figaro.
Comment travaillez-vous avec Alain Keler ?
On se retrouve surtout autour d’une table, on étale les planches contacts et les documents qu’Alain a glanés ici et là, puis on les regarde ensemble. Les questions viennent au fur et à mesure, je prends des notes et j’enregistre. Alain repart chez lui, et je vais au charbon. Mon rôle est celui d’un intermédiaire : j’écoute et je raconte. Ces rencontres sont la matière première de mon travail. Pour réussir à les transcrire, ce sont des heures de travail inquantifiables. La seule règle est de ne jamais mégotter sur le temps.
N’est-il pas difficile d’écrire sur des gens et des pays que vous n’avez pas
connus ?
Cela fait partie de cette collaboration. Je dois obliger le photographe à mettre son reportage en mots, à en donner une version racontée. Si Didier Lefèvre n’avait pas été un conteur de premier ordre, je n’aurais jamais pu faire le livre Le photographe. Il avait un talent pour restituer une ambiance, une silhouette… D’ailleurs, il écrivait des carnets. Alain Keler lui aussi sait raconter ce qu’il a vécu avec beaucoup de saveur. Il n’aime rien tant que ce moment partagé, cette chaleur et cette causerie autour d’une table. Je dois alors débusquer les pièges du récit, et préciser des choses. Pour le deuxième épisode de XXI, Alain est retourné à Belgrade. Il avait rencontré des humanitaires lors de son reportage, mais il n’avait pas enregistré les interviews, donc il me manquait des éléments d’information sur la situation des Roms.
Pourquoi avoir choisi ses photographies sur les Roms ?
Parce que c’est un travail en cours. En général, on ne parle jamais aussi bien que de ce qu’on est en train de faire. J’ai le même contact avec Alain que celui que j’avais instauré avec Didier Lefèvre. Quand ils rentrent de mission, on se retrouve autour d’un copieux déjeuner, et ils me racontent les choses dont ils sont pleins et dont ils palpitent encore. Je sais que leurs photos risquent de ne jamais être publiées. Si elles le sont, ce sera dans 5 ou 10 ans dans un livre. Les palpitations de l’arpenteur, du routier qui rentre tout juste de reportage, elles, ne survivront pas à ces dix ans.
Dans « Des nouvelles d’Alain », une approche s’est mise en place dès le premier épisode. On parle de Roms du Kosovo, qui doivent fuir. Ces Roms, on va les retrouver dans l’épisode suivant dans les camps de réfugiés en plein cœur de Belgrade. Mon ambition est de raconter un moment d’histoire contemporaine en prenant la main de quelqu’un qui vous dit : « Ce que je vous raconte n’est pas une thèse de géopolitique, mais c’est ce que j’ai vu ».
Vous parlez beaucoup de Didier Lefèvre…
La qualité de la relation avec Didier est pour beaucoup dans cette nouvelle collaboration. J’avais rencontré Alain cinq ou six fois du temps de Didier. Je ne le connaissais pas plus que ça. Les deux photographes avaient une relation spéciale, ils partaient souvent en reportage ensemble sans se faire de concurrence. Comme le dit Alain dans l’introduction de XXI : « Avec Didier, il n’y avait jamais l’ombre d’un problème ». Je crois que c’est la phrase qui caractérise le mieux Didier. Les humanitaires qu’il accompagnait en mission en témoignent eux aussi : Didier faisait partie des gens qui jamais ne vous encombrent. Il était là dans les bons moments, mais il devenait transparent quand il fallait travailler. Je crois que cela nous fait du bien, à Alain et moi, de nous retrouver autour de ce travail ayant perdu Didier.
Quels sont les meilleurs moments que vous avez passé avec Alain Keler ?
Je ne me souviens pas d’une histoire en particulier. Mais Alain est un marrant, un bon vivant. Il faut être du côté de la vie pour faire son travail, témoigner des conflits et des situations misérables. En même temps, il n’est pas un superman ou un héros aux mâchoires carrées. Il lui arrive de me dire : « A ce moment-là, j’avais peur ». Ou : « Je n’ai pas réussi à prendre cette photo, ça a gâché ma journée… » J’aime entendre ça. Ce sont ces éléments humains, malheureusement délaissés par la plupart des médias, qui me touchent, et qui, j’imagine, touchent les gens. Ses photos nous montrent que la guerre ou la misère ne sont pas si éloignées que ça de notre vie. Il suffit que quelque chose se grippe pour que tout bascule. Je veux montrer qu’elles ne sont pas un spectacle auquel nous ne serons peut-être jamais confrontés. Pour cela, je cherche dans les situations dramatiques des éléments communs à tous. Je les trouve dans les petites choses du quotidien. Par exemple dans le prochain épisode, je vais certainement raconter le voyage d’Alain jusqu’à Belgrade, située à quelques heures de voitures seulement.
Propos recueillis par Léna Mauger.
Illustration: Jean Lecointre