A l’heure où la Moselle est confrontée à la fermeture partielle de l’usine ArcelorMittal de Gandrange, nous avons demandé à Pierre Roeder, responsable des reportages au Républicain Lorrain de réagir à l’enquête (parue dans le numéro 2 de XXI) de Sylvie Caster sur la
délocalisation en Tunisie de l’usine Jallatte de Saint-Hippolyte-du-Fort.
INTERVIEW
Une première réaction à la lecture des Orphelins de Saint-Hippolyte, de Sylvie Caster ?
Pierre Roeder : Une familiarité avec ce que les gens vivent ou ont vécu à Gandrange. Le souvenir d’une entreprise qui s’occupe de vous, une figure forte : la figure du patron. Mais cette figure
a disparu depuis longtemps dans l’industrie sidérurgique. On se souvient encore un peu de la famille Wendel, à la fois inaccessible et proche. Aujourd’hui, le patron est désincarné, tout comme à
Saint-Hippolyte depuis la mort de Pierre Jallatte.
Aujourd’hui, Lashki Mittal, le grand patron de l'usine qu’il a rachetée à Arcelor en 1998, est connu de tous, en même temps qu’il est complètement absent. C’est un leadership virtuel. Il n’est venu
qu’une fois, au moment du rachat.
Comment s’est déroulé le rachat de l’usine ?
Pierre Roeder : A l’époque, les syndicats, et notamment la CGT y étaient plutôt favorables. Le groupe Mittal était fort et puissant. Il rachetait l’usine pour 1 franc symbolique et
promettait des investissements. Les gens y ont cru. L’incompréhension n’en est que plus forte. Finalement, les ouvriers de Gandrange se sont rendus à l’évidence : Gandrange était le cheval de Troie
permettant à Mittal de s’installer au sein du groupe Arcelor, racheté en 2006. Au final, aucun investissement n’a été réalisé. Aujourd’hui, l’usine perd de l’argent, le personnel récemment embauché
a été insuffisamment formé. Il y a une mécanique froide dans la décision de Mittal.
L’importance de la fermeture partielle de Gandrange revêt-elle la même importance que celle de l’usine Jallatte ?
Pierre Roeder : Cela fait des décennies que la sidérurgie lorraine est entrée dans une phase de crise et de transformations profondes. C’est une industrie en voie de disparition et en cela,
la fermeture de Gandrange, c’est plutôt la queue de la comète. Mais pour autant, dans cette ville de 2500 habitants, l’usine est incontournable, on la voit, on la sent. Comme les Cigalois, les
Lorrains ont vécu dans un schéma familial qui faisait des fils d’ouvriers des futurs sidérurgistes. Bien sûr, ça n’était pas systématique et les enfants ont eu tendance à s’éloigner de l’usine.
Mais il y avait une certaine garantie d’emploi.
Les ouvriers ne comprennent pas pourquoi ça ne marche pas. ArcelorMittal fait des bénéfices faramineux (
NDLR : plus de 10 milliards de dollars en 2007). La Sarre voisine est un point fort
de la sidérurgie, y compris pour le groupe indien. Les ouvriers de Gandrange connaissent leur métier, l’usine fonctionne. Tout cela rend les orientations stratégiques difficiles à saisir. Le monde
de la sidérurgie est concret, le travail est celui de la matière. Sa rencontre avec l’économie globale et désincarnée est douloureuse. Le sentiment pour les ouvriers du cuir de Jallatte a dû être
comparable.
Comment va se traduire la fermeture de Gandrange ?
Pierre Roeder : Mittal a annoncé 600 pertes d’emplois, dont 150 départs en retraite, 150 réaffectations au Luxembourg et pour le reste, des mutations aux hauts-fourneaux de Florange, à 8km
de Gandrange. Et les pertes sont du même ordre au sein des sous-traitants, des intérimaires. Pour autant, et au-delà des situations individuelles, je ne crois pas que la fermeture soit une
catastrophe pour la région. Si la Moselle tient debout, ce n’est plus par la sidérurgie. 60000 Lorrains vont travailler tous les jours au Luxembourg, le bassin d’emploi s’est profondément
diversifié. Sans doute davantage qu’à Saint-Hippolyte.
Bien sûr, dans la ville elle-même, la situation des petits commerces après la fermeture prévue pour 2009 va être difficile: les buralistes, la boulangerie, le bistrot… Et l’avenir de Florange est
incertain, puisque le maintien de l’activité du site après 2012 est questionné par les dirigeants de Mittal eux-mêmes. Les gens n’ont plus confiance. Evidemment, quand la figure du patron est
incarnée, ça n’est pas la même chose. Ici, le directeur de l’usine n’est responsable de rien, il répond à Mittal France, qui répond à Mittal Monde. Lorsque les ouvriers ont saccagé son bureau, le
geste était surtout symbolique, mais sa portée était nulle.
Le reportage de Sylvie Caster se termine sur la citation d’une ancienne adjointe au maire de Saint-Hippolyte qui explique qu’il faut préparer l’après-Jallatte. Quelle est l’attitude de la
classe politique mosellane ?
Pierre Roeder : Les pouvoirs publics font surtout part de leur impuissance. Et peu de personnages politiques locaux ont la franchise de tenir ce type de discours sur l’avenir de la
sidérurgie. Mais Nicolas Sarkozy est venu ; il a tenu un discours de syndicaliste, extrêmement volontariste, et a suscité des espoirs inconsidérés. Au mieux, les prises de parole font état de
l’énergie et des initiatives économiques nouvelles qui animent la Lorraine. Le capitalisme social, familial et paternaliste, celui de Pierre Jallatte est derrière nous. Il n’y a plus de patrons
emblématiques, plus de photo accrochée aux murs de l’usine, pas de culte. Souvenons-nous de Bataville par exemple : les activités du chausseur mosellan ont entièrement cessé en 1991, après 70 ans
d’activités. C’est aussi ce qui se passe pour mon journal, le
Républicain Lorrain : une longue histoire familiale récemment rachetée par une banque…
Propos recueillis par M.N.
Retrouvez "
Les orphelins de Saint-Hippolyte" dans le numéro 2 de
XXI.
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