Mercredi 20 février 2008

narco_merlin_3.jpgArmelle Vincent a enquêté plusieurs semaines dans l'Etat mexicain du Sinaloa pour son reportage "Narcoballades. Ils font chanter les rois des cartels", paru dans le numéro 1 de
XXI. Pour le blog, elle plante les coulisses de son reportage.




undefined Avant mon départ pour le Sinaloa, en juillet dernier, je reçus un message de Patrick de Saint-Exupéry, le rédacteur en chef de XXI. “N’oublie pas de prendre des photos”, disait-t-il. “Oui, bien-sûr, je n’y manquerai pas”, répondis-je, comme si ça allait de soi, au pays des narcotrafiquants, de cadrer un visage ou une scène, puis d’appuyer sur le déclic. Je savais où j’allais. Dans un pays que je connaissais bien et sur lequel j’avais lu de nombreux témoignages de journalistes, mexicains surtout, enquêtant sur le trafic de drogue. Et puis je connaissais assez bien Tijuana, la ville frontière, la porte d’entrée sur le plus gros consommateur de stupéfiants au monde, la métropole tentaculaire, fief du cartel Arellano-Félix, où meurtres et fusillades se disputent la Une des journaux quotidiennement.

Tijuana et Culiacán, même combat, me répétais-je. Sauf qu’à Tijuana, on n’est jamais qu’à quelques kilomètres de la frontière et qu’on a l’impression de pouvoir au moins fuir vers les USA. Alors qu’une fois à Culiacán, à tort ou à raison, on se sent piégé. Enfin, seulement si on est informé de ce qui s’y passe ou si on a demandé aux exilés de décrire la région. “C’est simple : lorsqu’un compatriote te demande d’où tu es et que tu réponds ‘du Sinaloa’, il prend peur et passe son chemin le plus rapidemment possible. Lorsqu’en plus, il apprend que tu es originaire de Culiacán, alors là, il prend ses jambes à son cou”, m’avait raconté un membre du groupe La Nueva Rebelión à Los Angeles avant mon départ. “Retourner à Culiacán ? Pas même dans un accès de folie”, avait-il ajouté. Pourtant, à part l’opulence et le parc automobile, on pourrait presque se croire dans une ville normale. Et même si on n’est pas épié, lorsqu’on est journaliste, on a quand même l’impression de l’être. Parce que forcément, on pose des questions et que la curiosité l’emporte sur la prudence.


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Je ne suis pas arrivée à Culiacán directement. A la dernière minute, j’ai décidé de passer moi aussi par Mazatlán, la station balnéaire des narcos (et des touristes américains ne pouvant s’offrir Acapulco ou Cancun), à 200 kilomètres au sud, sur la côte Pacifique. Je dis moi aussi parce que c’est le trajet qu’empruntent les “sicarios” (tueurs) du cartel du Golfe pour venir descendre leurs rivaux du cartel de Sinaloa. Ils ne peuvent pas débarquer comme si de rien n’était à l’aéroport de Culiacán. Ils seraient tout de suite repérés, torturés, puis abattus. Alors, ils font mine de venir en vacances à Mazatlán. Dans le flot des touristes, ils ont plus de chances de passer inaperçus. Et puis ils peuvent ainsi passer une soirée au fameux Club Magno Music Hall, la nouvelle discothèque où se produisent les groupes de narcocorridos. Ensuite, ils prennent l’autoroute 15, beaucoup fréquentée par leurs collègues. A tel point d’ailleurs que les règlements de compte y sont réguliers. Une vraie promenade de santé, à ses heures jonchée de cadavres, cette route! Très jolie par ailleurs.  

DSC_0166.jpgBref, pour être honnête, Culiacán me faisait un peu peur et je m’étais dit que prendre la température du Sinaloa à Mazatlán serait une bonne idée. Du reste, j’y avais rendez-vous avec “l’impresario” Edmundo Mendietta pour aller écouter le groupe Los Nuevos Rebeldes au Magno Music Hall. Leur numéro commençait à 23 heures. En attendant, Edmundo m’avait conseillé de me poster à l’entrée pour observer les arrivants. Il m’avait dit, énigmatique : “Tu vas voir du beau monde, des hommes d’affaire”. J’avais mon appareil photo à la main. Après tout, je venais pour faire un reportage sur la musique norteña et ses chanteurs. Mais je compris rapidemment qu’à peine arrivée à Mazatlán, j’étais en plein dans le sujet du narcotraffic.

Des camionettes énormes et rutilantes déposaient des hommes couverts de lourds bijoux en or, habillés en campesinos qui auraient touché le jackpot : jeans, bottes de cowboys en lézard ou serpent avec ceintures assorties, sombreros, toujours, et chemises fines mais voyantes. Les femmes qui les accompagnaient étaient vêtues de presque rien, sexy, certaines très belles, très fines mais dans l’ensemble plutôt vulgaires. Par moment arrivaient des groupes d’adolescents dont on devinait au comportement l’extrême richesse.  Commentaire d’Edmundo : “Ce sont des chiqui-narcos (petits narcos). Les fils des narcos. Ils ont plusieurs centaines de millions de dollars à leur disposition. Ils ne savent tellement pas quoi faire de leur argent qu’ils changent de voiture tous les quinze jours, comme ça pour s’amuser”.

L’envie de prendre des photos me démangeait, bien sûr. D’un point de vue visuel, il n’y avait pas mieux. Ce défilé de riches “cultivateurs” descendus de leurs montagnes pour venir se divertir, libres d’aller et venir…  J’avais beau m’y attendre, avoir écrit plusieurs articles sur le sujet et lu encore plus de livres, j’étais fascinée par le spectacle. Mais je savais que pointer l’appareil sur l’un de ces personnages de film n’était pas possible, du moins si je voulais éviter de me faire remarquer. Quoi qu’une heure plus tard, j’allais réaliser que c’était déjà fait. Il faut dire que dans mon désir de passer inaperçue, je m’étais habillée en jeans, tee-shirt et baskets. Toutes les autres filles étaient à moitié nues! Jupes ultra courtes, hauts leur couvrant à peine la poitrine et talons aiguilles.

undefinedJ’étais donc enfin entrée dans la discothèque. Forêt de sombreros. Bouteilles de Scotch, de Rhum ou de Tequila sur les tables. Sur la scène, les Nuevos Rebeldes avec leurs chemises noires brodées. Tous habillés pareil comme le veut la tradition des groupes de musique norteña. Sur les airs nasillards, les couples dansent. Les lumières sont tamisées et la fumée du tabac forme un nuage. C’est le moment de prendre des photos et peut-être même de mettre la caméra en route. En dirigeant l’objectif vers la scène, je pourrai sûrement prétendre, si on me demande, vouloir photographier les musiciens et rien d’autre. Sauf qu’en jetant des regards furtifs autour de moi, je réalise qu’on m’observe. “Fais attention”, me dit Edmundo en passant. L’impresario virevolte, discute avec les uns et les autres. Il a l’air très à l’aise dans ce milieu. “Ma famille a émigré du Nicaragua à Culiacán”, me racontera-t-il plus tard. “Ils sont dans les affaires. J’ai des relations ici”.

J’ai à peine rangé l’appareil photo qu’un homme d’une cinquantaine d’années, très Mexicain avec ses cheveux de jais, sa moustache épaisse, une physionomie qui n’invite ni à la plaisanterie ni à la légèreté, s’approche de moi et me demande : “Bailas con migo?” (Tu danses avec moi?). Je le regarde. Je ne peux évidemment être sûre de rien, mais il a la dégaine, l’assurance et la panoplie du puissant narco. Bel homme du reste. Mais de la race de ceux qui n’apprécient guère d’être éconduits. Que faire ? Je suis tentée. Danser avec un narco… écouter sa conversation. Que racontera-il ? Pour qui se fera-t-il passer ? Mais non. Bien trop risqué. Là-bas, en Californie, j’ai des enfants.
Non merci, je ne danse pas”, finis-je par dire le plus humblement possible.
Porque?” Le ton est impérieux.
Parce que je ne sais pas danser cette danse”.
Je vais t’apprendre”, insiste-t-il.
Non, vraiment Señor. Pardonnez-moi. Je préfère ne pas danser. Je suis désolée”.
Je sens bien que ce n’est pas le moment de jouer les femmes libérées. Offenser un narco est considéré comme un manque de respect, le pire des affronts. Au Sinaloa, je vais apprendre que le mot “respeto ” revient sans cesse dans les conversations.

Regard pénétrant pendant quelques secondes. Et le Señor s’éloigne. Ouf! Je ne l’ai pas pris en photo. Dommage. Il avait une tête à illustrer mon reportage. Mais j’ai préféré rester entière. Comme ça, j’ai pu raconter mes aventures sinaloannes.


BIOGRAPHIE

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Armelle Vincent est correspondante aux Etats-Unis, installée à Los Angeles où elle vit depuis 17 ans, et se rend régulièrement au Mexique. Elle est diplômée de l’Institut pratique de journalisme. Elle a notamment publié dans Rolling Stones, Géo, Le Figaro, Le Point, Marianne, L'Amateur de cigare, Elle et XXI, bien sûr. Les histoires de narcotrafiquants l'ont toujours passionnée. A chacun de ses voyages au pays de Pancho Villa, elle constate leur influence grandissante sur la société mexicaine. 



SUPPLÉMENTS :

Pour un diaporama des photos prises par Armelle Vincent pendant son reportage, cliquez ici.

Les Narcorridos sont très présents sur Internet. Une rapide recherche sur Daily Motion ou YouTube permet d'entendre et de voir les groupes les plus célébres. Exemple :






Pour faire connaître autour de vous le reportage d'Armelle Vincent: Cliquez ici
publié dans : Les reportages du blog par XXI
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La vidéo sur DailyMotion, ici.


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