Lundi 28 avril 2008

A Los Angeles, la journaliste Armelle Vincent est allée dans le quartier de Skid Row, connu aux Etats-Unis pour le nombre très élevé de ses sans-abris. L'endroit concentre toujours nombre d'abandonnés du rêve américain.




"Si je ne l'ai pas encore vu, c'est que ce n'est pas encore arrivé". Dix-huit ans de métier dans le quartier le plus
insalubre de Los Angeles ont appris à Dave Chavez, 42 ans, pompier secouriste, que lorsqu’il s’agit de sombrer dans les profondeurs de la misère humaine, certains ne reculent devant rien. Dave travaille à la caserne 9, au coeur de Skid Row, la bien nommée "rangée des dérapages", lieu de vie d’environ 10 000 sans abris, la plus forte concentration de tous les Etats-Unis. Bien qu’ils couvrent une superficie d’à peine 4 kilomètres carrés, les pompiers de Skid Row sont les plus débordés du pays. “Nous faisons entre 60 et 100 interventions par tranches de 24 heures. Comparé au minuscule territoire dont nous sommes responsables, c’est énorme”, explique le capitaine Walter Duffy qui, comme ses collègues, a l’air épuisé. “Postez-vous au coin de la rue et vous comprendrez”.

Ce ne sont généralement pas les incendies que ces soldats du feu sont appelés à maîtriser, mais la plus noire des misères. Leur fond de commerce, ce sont les overdoses, les comas éthyliques, les problèmes médicaux liés au SIDA, les agressions au couteau.

Le paysage humain qui s’offre au regard juste devant la caserne permet d’appréhender le phénomène immédiatement. Au coin de la 7ème rue et de San Julian street, alias “heroin alley” (l’allée de l’heroïne), à quelques centaines de mètres du quartier des joailliers et des gratte-ciels, les rebuts de la société survivent sur les trottoirs sous des abris de carton, des couvertures crasseuses, des journaux épars, au milieu de piles d’ordures et de détritus, à moins qu’ils aient encore assez d’argent pour s’offrir une chambre à 20 dollars la nuit dans l’un des nombreux hôtels miteux du quartier.

Tandis qu’une femme blanche demande à un passant “Tu n’aurais pas un ‘good rock' ? Allez, ce n'est pas parce que je suis bien habillée que je ne suis pas une droguée”, une autre femme, noire, la cinquantaine, vêtue d’un slip qui ne lui cache que la moitié des fesses, d'un débardeur et coiffée d’un fichu rose, arpente la rue nerveusement, hurlant des paroles incompréhensibles et s'en prenant à ses compagnons d'infortune. “Elle vit ici”, commente Dave Chavez. “On l'a surnommée 'la folle'". 'La folle’ a visiblement besoin de sa dose. Un dealer s’approche d’elle et la lui vend. Aussitôt fait, elle brandit sa pipe de verre et se met à fumer le crack en public. Avec 5 dollars, on peut acheter de l’héroïne, du crack, de la cocaïne, du speed. Pour le même prix, on peut aussi s'offrir une prostituée qui avec l’argent de sa passe, ira ensuite s’acheter sa drogue. Comme cette femme qui vient de trouver preneur et qui s'engouffre dans un mini-van avec lui.

A Skid Row, les dealers pullulent et pour passer inaperçus, ils se fondent dans la foule des miséreux. Mais leurs clients
savent bien les reconnaître. "Les drogués des beaux quartiers, surtout les héroïnomanes, viennent se ravitailler ici", explique Dave. A peine a-t-il prononcé ces mots qu'un homme d'une quarantaine d'années, en jean, tee-shirt et sandales gare sa Mercedes bleue décapotable en face de la caserne. Il se dirige vers San Julian Street, trouve immédiatement un revendeur puis retourne à sa voiture. L'opération n'a pas duré plus de 5 minutes. Tout ça au nez et à la barbe des pompiers et à quelques encâblures du commissariat de police. "Une fois par mois environ, le LAPD (Los Angeles Police Department) fait une descente pour nettoyer le quartier. Mais au bout de 24 heures, les choses reprennent leur cours. C’est normal : tous les jours, les autorités relâchent 300 détenus faute de place. Les prisons du comté sont archi-pleines", commente le capitaine.

Depuis longtemps, la ville de Los Angeles a accepté l’existence de Skid Row et ses pratiques illégales. Sa priorité n'est pas d'éliminer le quartier, mais de s'assurer qu'il ne déborde pas. C'est la politique du "containment" (endiguement). Mais les municipalités environnantes ont pris la mauvaise habitude d’y venir “jeter” leurs sans abris. Ainsi se lavent-elles les mains du problème. “Les policiers d’autres villes proposent à leurs sans logis de les envoyer à Skid Row”, raconte Dave. “Souvent, ils leur donnent 100 dollars pour les convaincre”.

C'est vrai”, confirme David, un sans abri. "L'autre jour, ils ont déposé une femme en tenue d'hôpital avec son goutte-à-goute devant la mission". Comme une bonne minorité des habitants de Skid Row, David n'a pas toujours été aussi pauvre. Il fut un temps, lointain maintenant, où il était ingénieur. Un homme autrefois cartésien devenu insensé si l’on en juge par son discours décousu. Skid Row n’est pas seulement peuplé de drogués, mais aussi de malchanceux que la vie n’a pas épargnés : chômeurs en fin de droit, malades mentaux dénués d’assurance maladie, victimes d'accidents devenus infirmes et incapables de travailler. Le nombre de chaises roulantes est frappant.



Malgré la misère environnante, personne ne meurt de faim à Skid Row. Les quelques dix missions installées dans le quartier se chargent de nourrir les sans abris et de leur fournir des lits. Matin, midi et soir, des repas sont servis dans les immenses réfectoires et chacun est libre d'en profiter. A ceux qui veulent s'en sortir et qui acceptent le sevrage, les missions proposent des programmes de réinsertion. Et puis les pompiers secouristes sont toujours disponibles pour emmener les malades à l’hôpital. Leur dévouement n’est pourtant pas toujours apprécié. "Les drogués se fâchent toujours lorsqu’on soigne leur overdose”, raconte David. “Même si on leur a sauvé la vie, on a gâché leur high".

L'aide quotidienne apportée aux sans logis est controversée. "Ils mènent une vie infernale", commente ainsi Walter Duffy. “Mais ils sont en même temps nourris, logés s'ils le veulent, et soignés par le personnel des missions. Petit à petit, ils s'habituent à être pris en charge et ils perdent le goût et l'envie de se battre. C’est dommage".



BIOGRAPHIE DE L'AUTEUR


Armelle Vincent est correspondante aux Etats-Unis, installée à Los Angeles où elle vit depuis 17 ans. Elle est diplômée de l’Institut pratique de journalisme. Elle a notamment publié dans Rolling Stones, Géo, Le Figaro, Le Point, Marianne, L'Amateur de cigare, Elle et XXI, bien sûr : Elle est l'auteur de "Narcoballades" dans le numéro 1 de XXI, et d'un article sur les coulisses de son reportage, à trouver ici.



SUPPLEMENTS :

Hormis le film inséré dans l'article, de nombreux documentaires sur Skid Row sont visibles sur Internet. On peut notamment visionner la série, en anglais et en 5 épisodes, produite par Good Magazine et disponible via You Tube, en cliquant sur les images suivantes :

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Le realisateur Joe Wright (Atonement) est de train de realiser un film sur Skid Row avec Robert Downey Jr et Jamie Fox. Le film "The Soloist" est inspiré d'une série de reportages d'un editorialiste du Los Angeles Times : Steve Lopez a passé plusieurs semaines à Skid Row où il a rencontré un sans abri autrefois prospère, anéanti par la cocaine.


Pour faire connaître ce reportage autour de vous: Cliquez ici.

publié dans : Les reportages du blog par XXI
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