Jeudi 15 mai 2008

Jeune journaliste, Sophie Bouillon s'est rendue au Zimbabwe pour couvrir les élections du 29 mars. Elle en a ramené un reportage saisissant sur le bilan de la réforme agraire.




«Cela fait bien longtemps que j'ai arrêté de survivre. Désormais j'essaie d'exister.»

Percival est né dans une ferme du Manicaland, une province à l'est du Zimbabwe, il y a quatre-vingts ans. «Peut-on exister quand le monde entier nous a oubliés? Cette question m'obsède chaque jour. Chaque minute.» Le grand-père est assis sur le bord de sa hutte, comme un vieux sur son banc qui regarde le monde tourner. Dans un silence total. Il y a plus d'un mois, il a voté pour le MDC, le parti d'opposition, «librement, sans pression policière». Mais il ne sait toujours pas si Robert Mugabe acceptera sa défaite.

Le président, au pouvoir depuis 1980, a annoncé qu'il participerait à un second tour contre le candidat de l'opposition Morgan Tsvangirai, mais il n'a toujours pas fixé de dates. Les yeux rivés sur la montagne arrondie qui l'a vu naître, le vieil homme ressasse sa haine contre l'homme qui a ruiné les dernières années de sa vie. Robert Mugabe, son président. Son libérateur. Son oppresseur.


La révolte de Percival

Les ancêtres de Percival possédaient des terres à la frontière du Mozambique mais à la fin du XIXème siècle, les colons britanniques les ont expropriés. Le clan est donc venu s'installer dans ces montagnes. C'était le même ciel au-dessus de leur tête et c'est tout ce qui leur importait paraît-il. La ferme familiale s'étend sur deux cents hectares de terres, parsemées de huttes dispersées au gré du vent. Vingt-cinq familles vivent ici et ce sont autant d'enfants qui gardent les quelques vaches, qui vont à l'école à dix kilomètres de là, arpentant piste de sable rouge qui mène à la ville. Ils y vont quand ils ont le temps, quand la classe est ouverte, quand leur uniforme est lavé et que leurs chaussures ne sont pas trouées.

Depuis cent ans que les terres produisent du maïs, des tournesols et des tomates, elles sont aussi fatiguées que le grand-père. Les terres ne veulent plus rien donner depuis la sécheresse de l'année dernière, si bien que dans les campagnes, l'engrais est devenu un instrument politique. Avant les élections du 29 mars, le Zanu-PF, le parti au pouvoir, a multiplié les promesses aux habitants s'ils votaient pour leur leader Robert Mugabe. «Ils distribuaient des sacs d'engrais lors de ses meetings dans la ville voisine. Mais je n'ai pas voulu y aller. Je suis assez vieux pour préférer encore mourir de faim.» Robert Mugabe, il l'a aimé. Il l'a admiré pendant la guerre contre le pouvoir blanc à la fin des années 1970. Percival avait fait ses études à Kimberley en Afrique du sud en plein Apartheid, où il n'avait pas le droit de marcher sur un trottoir parce qu'il était Noir. Il a supporté le nationaliste quand il a été élu en 1980. Mais maintenant, celui qui lui a donné la fierté d'être Africain, l'affame et l'oublie.


Du sel vendu comme de l'or

Percival est retourné vivre dans la ferme après avoir travaillé pendant quarante ans à la municipalité de Bulawayo, la deuxième ville du pays. Parce qu'il faut mourir là où on est né. Et parce que sinon, il n'y aurait plus personne ici pour diriger l'exploitation et faire vivre les vingt-cinq familles. Sa retraite est de cent millions de dollars zimbabwéens. Avec cent millions de dollars par mois, on peut se rendre en ville en transport brinquebalant à trente kilomètres de là. Mais on ne peut pas en revenir. Cent millions de dollars, c'est le prix de cinq morceaux de pain. Ce serait le prix du bouton qui manque à sa chemise, si encore il pouvait en trouver un. Car à Rusape, ville de 17 000 habitants, les magasins sont déserts. Les rayons éblouissants du supermarché ne proposent plus rien. Sauf de l'alcool, pour faire oublier qu'ils sont vides.

Par-dessus le grillage de la ferme, un jeune homme apparaît. Il revient du Mozambique, où il a acheté du sel. Il le vend au verre pour vingt millions de dollars. On dirait qu'il vend de l'or. Mais même à ce prix, son voyage dans le pays voisin, à plus de trois cents kilomètres, ne sera pas remboursé.

L'agriculture est la première source de revenu du pays, ancien «grenier à blé» de l'Afrique australe. La réforme agraire, commencée en 2000 devait redistribuer les terres plus justement parmi la population : les fermiers blancs possédaient plus de 70% d’entre elles. Mais la réforme d'inspiration communiste, mise en place dans un contexte de crise politique et économique a été un véritable échec. Les barons du parti Zanu-PF se sont octroyés les fermes les plus productives, celles qui faisaient vivre le pays de leurs exportations. Désormais, l'intelligentsia zimbabwéenne, fière d'avoir reconquis les terres de leurs lointains ancêtres, y organise des barbecues les week-ends et dirige les exploitations depuis la ville, lorsqu'elles produisent encore.


Des tomates pour la "masse"


À trente ans, Alice a récupéré une immense ferme aux portes de la capitale Harare. Fille d'un membre du gouvernement, elle affirme que «les véritables droits de l'homme sont d'être propriétaire des terres de son peuple.» «Les populations rurales ne sont pas à plaindre. Ils se nourrissent de leurs exploitations, ils vivent selon la tradition africaine que l'on doit préserver de l'influence occidentale. Au moins, sans électricité, la masse ne passe pas ses journées à regarder MTV à la télé.» Alice habite dans le quartier luxueux d'Harare. Elle a 182 chaînes par satellite. Elle a vécu l'essentiel de sa vie à Londres, et est rentrée il y a cinq mois au Zimbabwe pour participer à la révolution. Très sérieusement, elle ne souhaite à personne de mener sa vie «d'Occidentale»: «On risquerait de perdre notre identité africaine.»

Alors, pour rester dans la tradition ancestrale, «la masse» se nourrit de tomates. Des tomates d'un rouge sang, vendues par centaines le long des routes goudronnées où ne passe plus personne. Ce ne sont malheureusement pas les exploitations de tomates qui serviront à s'éclairer, à se soigner, à se déplacer, ou à raccommoder le bouton qui manque à la chemise de Percival. «La masse» n'a pas de télé, elle n'a plus que le journal officiel pour s'informer du reste du monde.

Selon le politologue John Makumbe, professeur en sciences politiques à l'Université d'Harare, «les populations rurales n'ont jamais soutenu la réforme agraire, contrairement à ce que le gouvernement veut faire croire. Tout simplement parce qu'ils n'en ont jamais bénéficié.»

Si les campagnes ont été un lourd bastion électoral pour Robert Mugabe au cours des derniers scrutins, c'est avant tout par peur des représailles. Dans ces régions qui rassemblent 60% de la population, il manque de tout. Tenues à l'écart des médias, il est facile d'y exercer une lourde pression. Par la violence. Mais aussi par la faim. Les tenants des quelques magasins qui subsistent dans les zones rurales sont des membres du Zanu-PF. S'ils ne veulent pas vendre leurs produits au marché noir à ceux qui ne soutiennent pas le parti, ils en ont le pouvoir. Il en va de même pour les médicaments et les transports.

Dans le village de Percival, le vent souffle doucement. Bientôt il fera nuit et il faudra attendre le lendemain pour revoir sa montagne. «Je mourrai en colère. Ça me rend triste, parce que j'ai toujours pensé que l'on ne pouvait mourir qu'en paix.»

* Les noms ont été modifiés




BIOGRAPHIE DE L'AUTEUR



Sophie Bouillon termine sa formation de journaliste à l'ESJ de Lille. Elle a collaboré pour La Croix, Jeune Afrique, lemonde.fr et pour Radio France. Elle connait bien l'Afrique australe pour y avoir vécu pendant 6 mois - c'est de là que vient son envie de journalisme.



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Publié dans : Les reportages du blog - Par XXI
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