par Patrick de Saint-Exupéry
Cet article est paru pour la première fois dans le numéro du vendredi 3 octobre du journal La Croix, dans le cadre d'une double page consacrée aux reporters de guerre.
Deux journalistes français, Eric de Lavarène et Véronique de Viguerie, ont subi des attaques d’une rare vigueur. Pour avoir rencontré des talibans qui se revendiquaient auteurs de l’embuscade ayant
mené le 18 août à la mort de dix soldats français en Afghanistan, les deux journalistes se seraient rendus coupables d’avoir fait la «
promotion» d’hommes qui auraient «
marqué des
points dans la bataille de la communication» (Hervé Morin, ministre de la Défense), ils n’auraient pas su «
faire la part des choses entre la manipulation et l’information» (François
Fillon, Premier ministre), ils auraient commis un crime de «
haute trahison» (Philippe de Villiers, député).
De tels propos sont stupéfiants. Eric de Lavarène et Véronique de Viguerie ont fait leur travail. Reporters en Afghanistan, ils ont interrogé et rendu compte d’une guerre. Ni plus ni moins. Sans y
prendre garde, le commandant de la compagnie attaquée, le capitaine Arnaud Krézé, le soulignait sur Europe 1 : «
On tombe dans des embuscades, on tend des embuscades, c’est la guerre, c’est
aussi simple que ça !». Les propos du chef taliban interviewé par les deux journalistes renforcent ce sentiment : «
Tant que vous resterez chez nous, nous vous tuerons». La guerre,
donc. A Paris, d’évidence, cette guerre dérange. Il faut la noyer sous un torrent verbal. La violente mise en accusation des journalistes - «
promotion», «
bataille de la
communication», «
faire la part des choses», «
manipulation», «
haute trahison» - vise à occulter ce qui se joue sur le terrain.
Toujours, depuis l’apparition de la presse, il en a été ainsi. Quand une révélation gêne un pouvoir, il esquive. C’est de bonne guerre, pourrait-on dire. Le problème, justement, c’est que nous
parlons de guerre. Et que le journaliste n’est pas un pouvoir – pas même un «
quatrième pouvoir»-, mais un ludion. Ni pour ni contre, il témoigne. C’est là sa légitimité, la seule. Celle
qu’il doit à ses lecteurs ou auditeurs.
Le témoignage est un engagement. Le témoignage en situation de guerre est un engagement extrême, une prise de risque multiple et assumée. Dans un environnement exacerbé, le reporter est confronté à
trois fronts : le terrain, les autorités, ses lecteurs ou auditeurs. Chaque mot qu’il fera parvenir devra, pour être entendu, franchir ces trois fronts. Mais, avant même d’être en mesure de poser
des mots, le reporter devra être lui sur place. Au bon moment, au bon endroit, avec la compréhension de ce qui se joue.
Un reporter de guerre est souvent en guerre. Il lui a fallu se battre pour y être, sur le terrain. Il a dû convaincre une rédaction, puis emprunter des chemins de traverse. Une fois rendu, il lui
faut encore se battre pour se déplacer, franchir chaque jour les obstacles, trouver les interlocuteurs. La vie du reporter de guerre l’amène à être insoumis. Il ne serait pas là sinon, pas comme
ça, pas dans ces conditions.
Le reporter de guerre, le reporter en guerre, est un problème. Toujours. Pour les autorités, pour sa rédaction pour ses lecteurs ou auditeurs. Révolté de nature, il est difficilement contrôlable.
Les autorités lui disent de ne pas aller y voir et aussitôt, il veut y voir. Propos récents d’un confrère: «
Tu te rends compte, l’ambassade de France m’a dit de partir. Je suis resté, bien
sûr». Autre moment, autre endroit: un homme en armes met en joue un reporter. «
N’avance pas ou je tire !». «
Tire !», répond le reporter qui, présentant son dos, se met
à avancer sans se retourner.
Sa rédaction lui dit souvent de ne pas trop s’aventurer. Mais qui mieux que lui peut jauger des risques et de l’enjeu? Il est sur place, dans l’histoire, en plein dedans. Fallait-il se rendre à
Sarajevo au début du siège alors que toutes les rédactions en chef avaient ordonné à leurs envoyés spéciaux de quitter une ville devenue trop dangereuse? Pendant une dizaine de jours terribles,
nous avons été cinq.
Ses lecteurs ou auditeurs forment son dernier front. Plongé dans le maelström, c’est à eux qu’il s’adresse. Et il doit trouver les mots, des mots qui parlent, des mots qui disent. Avec une
exigence: être au plus près, au plus juste sans rien masquer. S’il échoue, ses bravades n’auront été que forfanteries. S’il y parvient, ses mots et ses images peuvent le placer dans l’œil du
cyclone. La plupart du temps, il navigue dans l’entre deux.
Il est dans la guerre, du moins à ses côtés, mais le récit de la guerre - faite de longues attentes, de soudains déchaînements, de violence brute et de réels moments d’humanité - lui file entre les
doigts. Il le sait. Il court.
Patrick de Saint-Exupéry
Rédacteur en chef de
XXI, lauréat du prix Albert Londres (Libéria), du prix Bayeux des correspondants de guerre (Afghanistan) et du prix Mumm (Rwanda)
A lire également dans
La Croix du 3 octobre :
Un casse-tête déontologique , par Jean-Claude Guillebaud, essayiste, reporter de guerre
Une étape utile, par Jean-Claude Coutausse, photographe (
www.coutausse.com)
«
Nous dépêchons les plus aguerris», Denis Hiault, directeur de l’information de l’AFP
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