Jeudi 22 janvier 2009 4 22 /01 /2009 12:00

Les journalistes sont partis. Le choléra est toujours là. Après une énième tentative de pourparlers entre le pouvoir et l’opposition pour un gouvernement d’union, c'est la population qui est au point mort. Auteur de reportages consacrés au Zimbabwe pour le blog et le numéro 4 de XXI (Bienvenue chez Mugabe!), Sophie Bouillon revient sur la tragédie en cours.





100 000 000 000 000. Cent trillions de dollars. Cent mille millions. Des chiffres, encore. Mais ce ne sont toujours que des zéros. Le nouveau billet émis par la banque fédérale du Zimbabwe va bientôt sortir. Sa valeur ? A peine 33 dollars US aujourd’hui. Demain, il vaudra probablement 33 centimes. On imprime de nouvelles coupures chaque semaine au Zimbabwe, toujours plus grandes, officiellement pour absorber la pénurie de billets. Mais c’est avant tout, pour que les membres au pouvoir, qui ont accès en priorité à ces nouveaux billets puissent les changer au plus vite en dollars US. Qu’ils en récupèrent de la vraie monnaie avant que les cours de l’inflation ne rongent tous les zéros. Pour le reste de la population, ce billet de cent trillions de dollar se transformera en feuille de papier sur le chemin de la banque.


Poste frontière de Breitbridge : L'eau sud-africaine revendue au marché noir au Zimbabwe.


De toute façon, plus rien – ou presque – ne s’achète encore en dollars zimbabwéens. Il fût un temps, où c’était un crime de lèse-majesté d’introduire des devises étrangères dans le pays. On pouvait être frappé, arrêté pour les échanger au marché noir contre la monnaie locale. Maintenant tout se vend en US dollars ou en rands sud-africains. Les transports, le pain, l’eau… L’Etat en a décidé ainsi. « Mais où en trouver ? » Cette question est devenue une litanie obsédante dans le pays.


L'indifférence des autorités

Le refrain des négociations entre le président Robert Mugabe et son opposant Morgan Tsvangirai qui animaient les rues s’est arrêté. Le rythme effréné des chiffres est devenu la seule mesure du quotidien. Robert Mugabe, mieux vaut ne pas prononcer son nom. Il est un fantôme qui plane dans les maisons, et dont il faut bien s’accommoder. Morgan Tsvangirai, on l’a presque oublié. Après deux mois d’absence à l’étranger, il a fait sa réapparition dans le pays pour une énième dernière tentative de pourparlers avec le pouvoir. Une semaine avant lui, le président Mugabe rentrait de vacances avec son épouse. « Robert et Grace Mugabe ont terminé leur séjour en Malaisie, destination traditionnelle du couple présidentiel pour les fêtes de fin d’année. Mais, compte tenu de la crise, leurs vacances ont été écourtées », précisait le quotidien d’Etat, le Herald. Tout le monde fût rassuré de l’intérêt du président pour la souffrance de son peuple…



Camp de réfugiés de Musina. Le choléra se propage désormais en Afrique du Sud

En posant leur pied sur le tarmac de l’aéroport, Mugabe et Tsvangirai ont-ils humé l’air morbide qui s’empare du pays depuis deux mois? Les égouts se déversent dans les rues avec la saison des pluies. Il n’y a plus d’eau courante dans la capitale. On ne sait pas quoi faire des cadavres. La faim décime. Le sida tue. Les femmes ne savent plus où accoucher. On compte 2 200 morts du choléra depuis le mois d’août. Les chiffres officiels. Plus de 42 000 personnes ont contracté la maladie. Officiellement, toujours. «Cette épidémie n’est que la pointe visible de l’iceberg. La situation humanitaire est bien plus grave», précisait Ann Veneman, Directrice générale de l’UNICEF, à son retour du Zimbabwe. En décembre, les médias se sont emparés de l’épidémie de choléra. Puis le gouvernement a renforcé ses lois contre les médias occidentaux. Les journalistes sont partis.  Que dire de plus de ce qu’il a été dit, sinon de recenser les décès ? Des chiffres. Que dire de plus sinon qu’il manque 65 millions de dollars de dons au Programme Alimentaire Mondial (PAM) pour couvrir les besoins de la population ? Ce ne sont que des chiffres, encore.

Lilian, elle, ne connaît même plus le prix du pain. Il change tous les jours, et ça fait bien longtemps qu’elle n’en a pas mangé. Elle avait un bon salaire pourtant. Elle a travaillé pendant 28 ans dans une compagnie d’assurance. Mais en décembre, l’entreprise a mis la clé sous la porte. Avec son indemnisation de cent mille millions de dollars, elle aurait pu s’acheter un paquet de chips. Elle ne les a finalement pas dépensés.




BIOGRAPHIE DE L'AUTEUR



Sophie Bouillon est issue de l'ESJ de Lille. Elle a collaboré pour La Croix, Jeune Afrique, lemonde.fr et pour Radio France. Elle connait bien l'Afrique australe pour y avoir vécu à plusieurs reprises - c'est de là que vient son envie de journalisme. Elle a publié Bienvenue chez Mugabe! dans le numéro 4 de XXI.




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Publié dans : Les reportages du blog - Par XXI
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