Jacques Ferrandez, lui aussi, utilise des pratiques journalistiques : documentation avant le reportage, recherche d’un interprète, etc. « Un fixeur, comme le disent les journalistes dans leur jargon! ». Après un voyage à Cuba avec son fils, Ferrandez y
retourne pour réaliser un reportage. Il contacte un correspondant de l’AFP puis se laisse guider au fil des rencontres. Le résultat, Cuba père et
fils, publié dans le numéro 2 de XXI, est un portrait scénarisé de deux générations, à mi-chemin entre l’enquête de terrain et la fiction : le
reportage dessiné dépasse les frontières.
La plus grande différence entre ces œuvres et un journalisme orthodoxe se trouve dans leur distance et leur subjectivité. «Je crois sincèrement au point de vue subjectif, dit Joe Sacco. Je trouve que le journalisme américain traditionnel, qui prétend être objectif, est souvent plat et non engagé. Il fait d’immenses contorsions pour faire en sorte que les « deux parties » soient les plus équilibrées possible. Je défends l’honnêteté, pas la subjectivité. »
Gaza, ouvrage collectif dirigé par Maximilien le Roy, Ed. La boîte à bulles.
"Le reportage BD se rapproche plus du reportage littéraire que de celui qui utilise des images réelles
(photos, cinéma, télévision), ajoute Jean-Philippe Stassen, qui ne
rédige ses œuvres qu’une fois rentré chez lui. Cela parce que le contrat entre les lecteurs et le « journaliste » est clair : les images que le
dessinateur propose pour illustrer - ou développer - un fait sont le produit de sa subjectivité. Comme les faits qui passent par la sensibilité d’un écrivain et son style littéraire offrent un
point de vue.» Pour le grand dessinateur argentin José Munoz, cette subjectivité est vitale : « L’humanité tremblante d’un dessin est un antidote à l’électronification des communications. »
On trouve autant d’écoles de reportages dessinés que de dessinateurs. Certaines œuvres se rapprochent davantage d’un travail d’historien ou de sociologue. Quand
Emmanuel Guibert raconte l’Afghanistan de son ami Didier Lefèvre, photographe pour MSF, il dresse un portrait de son héros, Le
Photographe, mais aussi d’un pays en guerre. Guibert, lui, ne va pas sur le terrain. Il retranscrit une histoire, des sentiments, des
anecdotes…
Depuis quelques années, ces reportages dessinés ont le vent en poupe, séduisent les profanes et les ignorants en BD. Il y a deux ans, le centre Georges Pompidou consacrait une exposition
collective à cette nouvelle génération d’auteurs : Johanna pour Taïwan, Sera pour le Cambodge, Loustal,… « Le regain des reportages de bande
dessinée est en partie lié à la personnalité de ces nouveaux auteurs, dit Philippe Morin, fondateur des éditions PLG. Jusque dans les années 70/80, les auteurs de BD étaient des gens issus de milieux modestes qui ne voyageaient pas ou peu. Pour pouvoir vivre de leur métier, il fallait
qu'ils travaillent 60 heures par semaine sans prendre de vacances et sans bouger de leur table à dessin. A partir des années 90, les nouveaux auteurs, souvent issus de milieux intellectuel, ont
fait des études supérieures. Ils ont voyagé dans leur enfance et ont pris goût aux voyages. En plus, la médiatisation de la BD fait qu'ils sont invités dans des festivals culturels dans le monde
entier ».
A quand la carte de presse pour les BD reporters ? « Ca donne
droit à quoi?, plaisante Jean-Philippe Stassen. Des abattements fiscaux ? »
L.M.