Dimanche 19 avril 2009 7 19 /04 /2009 23:34

Cinq ans d’investigation minutieuse et passionnée. Remarquant avec étonnement que la vie de Rosemary Kennedy, la sœur de JFK, est réduite à une note de bas de page, le journaliste de l'AFP Pierre Pratabuy s’est plongé dans les archives, a arpenté les rues de Londres et de Washington. Il a découvert le secret d’une famille légendaire : la lobotomie de la fille aînée du clan Kennedy, ordonnée par le patriarche Joe. Dans le numéro 6 de XXI, il raconte la véritable histoire de Rosemary. Coulisses d’une enquête.

Illustration: Olivier Marboeuf

 

 
Pourquoi vous intéresser à la vie de Rosemary?

Par le plus grand des hasards ! Fin 2003, pour le 40 ème anniversaire de la mort de JFK, j’ai vu un documentaire américain consacré aux femmes Kennedy. Rosemary y était évoquée en une seule phrase : attardée mentale, l’aînée des sœurs, vivrait dans un couvent du Wisconsin... Je n’avais jamais entendu parler de cette histoire alors que les Kennedy ont toujours été sous le feux des projecteurs. J’ai donc contacté le couvent en question, qui m’a confirmé que Rosemary était chez eux. J’ai ensuite essayé de me documenter sur sa soi-disant maladie, mais je ne trouvais pas grand-chose, ni dans les biographies des Kennedy, ni dans la presse…

Même dans les publications américaines ?

Oui. En 60 ans, une seule enquête sur Rosemary a été publiée, en 1976 dans le Chicago Tribune. Mais ce long article ne dévoilait quasiment rien... Il n'y a pas de biographie à son nom (seul le journaliste Ronald Kessler lui consacre un chapitre dans un livre sur le père) et je me suis aperçu que les Kennedy eux-mêmes n’ont quasiment jamais évoqué Rosemary. En 1962, pour justifier le fait qu’elle avait disparu de la vie publique, ils expliquèrent qu’elle n’était pas comme les autres, qu’elle souffrait de retard mental, et que la famille avait fait ce qu’elle a pu pour la sauver. Le mot de lobotomie ne fut jamais prononcé. En 1974, la famille parle « d’une certaine forme de neurochirurgie ». Quelle était la véritable nature du problème de Rosemary ? Les témoignages sur les premières années de sa vie ne collent pas avec la version officielle. Certes, elle avait du retard à l’école. Mais il s’agissait probablement de dyslexie. Elle accompagnait ses frères et sœurs dans tous les rendez-vous mondains, rencontra la reine d’Angleterre en 1938. Elle décrocha aussi un diplôme d’enseignante. On ne l’aurait pas laissée encadrer des enfants si elle avait eu une déficience mentale…

Comment expliquer que ce secret ait été aussi bien gardé aux Etats-Unis, où les médias n’hésitent pas à dévoiler la vie privée des hommes politiques ?

C’est un paradoxe mais toute l’histoire se joue là. Les médias américains ont exploré à l’envi la vie sexuelle de JFK et les magouilles de Joe, le patriarche. Mais celui-ci, qui avait une influence exceptionnelle, a tout manigancé pour que silence soit fait sur la vie de Rosemary. Il a caché sa fille du grand public et même de ses proches, avec la complicité de l’Eglise. Il était très ami avec le cardinal de Boston, qui lui a conseillé de l’envoyer au couvent St Coletta, à Jefferson, spécialisé dans l’accueil des handicapés mentaux.

 
Vous avez visité ce couvent ?

Non. Rosemary est décédée au court de mon enquête, le 7 janvier 2005, à 86 ans. Et je savais, au vu des contacts de plus en plus secs que j'avais avec l'établissement, que je risquais d’obtenir très peu d’informations sur place. J’ai essayé de contacter directement des sœurs, mais elles ont transmis mon message à la direction du couvent qui m’a répondu :« Rosemary a vécu heureuse… »

 

Quelles difficultés avez-vous rencontrées au cours de votre enquête ?

Le silence et l’âge avancé des proches et témoins. J’ai contacté plusieurs membres de la famille Kennedy. Trois des neufs frères et sœurs sont encore vivants. J’ai écrit à Ted et Eunice Kennedy. D’abord, on m’a dit que Ted était trop occupé avec la campagne présidentielle d’Obama. Puis il a fait un malaise cérébral. Quant à Eunice, à ce qui m'a été dit, elle serait très mal en point après une série d'attaques…

Il y a aussi un important problème d’historiographie. Les documents des présidents américains jouissent d’un archivage particulier. Ils sont conservés dans des bibliothèques personnelles : la bibliothèque Roosevelt, Carter, etc. Celle des Kennedy se trouve à Boston. Son contenu et son accès dépendent uniquement du bon vouloir de la famille. L’historien américain Nigel Hamilton a voulu publier une biographie de JFK en trois tomes. Après la publication du premier, la famille lui a interdit de retourner dans la bibliothèque. Pour ma part, toutes mes demandes d'accès sont restées sans réponse. Et même si elle l’avait autorisé, j’aurais uniquement pu consulter les archives disponibles.

Aujourd’hui, le mythe Kennedy s’essouffle. Ted, qui veut sauver l’héritage familial, a commandé en 2006 une biographie à un historien respecté, David Nasaw, en assurant qu’il ne poserait ni barrière ni censure. Je doute fort que Nasaw tombe sur le dossier médical de Rosemary. Mais après tout, on ne sait jamais…

Vous avez déjà eu des retours, des réactions aux Etats-Unis?
Pas pour l’instant. Je n’ai pas envoyé mon article aux Kennedy. Mais j’imagine que l'ambassade américaine à Paris a fait sa revue de presse et qu’ils ont pu se le procurer s'ils le souhaitent…

Propos recueillis par L.M. 

 

 

 

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Publié dans : La vie de XXI - Par XXI
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