Jeudi 2 juillet 2009 4 02 /07 /2009 00:00


La Crimée, c'est un petit bout de terre, steppes arides au Nord et montagnes au Sud, une péninsule verte et bleue sur la Mer noire. C'est aussi un paradis perdu, fiché à jamais dans la mémoire de milliers de Tatars, peuple de Crimée déporté il y a 65 ans par Staline en Russie et en Asie centrale...

 

 

L'histoire commence en mai 1944 : l'ancien Khanat de Crimée, bastion Ottoman passé aux mains des Russes, est territoire soviétique. Slaves et Tatars y cohabitent. Mais les 17 et 18 mai, sur ordres de Staline, la totalité des Tatars de la péninsule, soit près de 200 000 personnes, est déportée quelques milliers de kilomètres plus à l'est. L'opération prend à peine 48 heures. Soultanie Ozmonov, une vieille femme aujourd'hui, a 6 ans à l'époque.
 

 


Soultanie, dans sa cuisine, à Somféropol
 


La clef de leur maison encore dans la poche, les Tatars prennent la route de l'exil. Izia, une babouchka tatare, fait ce voyage à l'âge de 16 ans et évoque ces femmes, qui accouchent dans les wagons « sans eau, sans air et sans médecin », ainsi que son errance pour retrouver les siens, à l'arrêt du train. Nous la rencontrons chez son voisin Izet, un vieil érudit tatar :






Ce n’est qu’avec l'arrivée de Gorbatchev à Moscou que la voix des Tatars de Crimée commence à porter. Le premier secrétaire du Parti, l'homme de la Pérestroïka, autorise en 1989 le retour des Tatars sur leurs terres Des familles entières font – comme Soultanie, Izia et Izet - le chemin inverse, et débarquent dans une Crimée devenue entretemps ukrainienne : pour renforcer l’amitié entre la Russie et l’Ukraine, Krouchtchev offre en 1957 la Crimée à Kiev.
 


Prière Simféropol. La religion musulmane est un ciment important de l'identité tatare, dans une Crimée désormais slavisée à forte dominance orthodoxe. 

 


La lutte pour la terre débute dans les années 90. Quinze ans plus tard, elle n’est toujours pas achevée. Non reconnus par l' État ukrainien, les nouveaux arrivants se heurtent à la population locale, qui a pris possession des maisons, des champs et des jardins. Pour remettre la main sur « leur terre », les Tatars usent de réquisitions sauvages, les zarvate. Après avoir frappé en vain aux portes des autorités locales, ils en prennent illégalement possession, y construisent des cabanes en briques, puis bataillent pour obtenir les documents officiels de propriété.

 

En à peine 20 ans, 300 de ces « villages d'habitation tatare compacte », selon la dénomination officielle, se sont ainsi créés, dans toute la péninsule. Djemaladin, la cinquantaine, a débarqué en Crimée il y a 14 ans avec son père, et il construit depuis sa maison pièce après pièce, année après année. Son père, enfant a l'époque de la déportation, a passé la majeure partie de sa vie dans le Caucase.






Près de 250 000 Tatars de Crimée vivent aujourd'hui encore en Asie centrale ou en Russie, et rêvent toujours de retour. Mais la question cruciale des terrains, dans une Crimée rongée par la spéculation immobilière, entrave les espoirs des familles exilées. En Ouzbékistan, où sont concentrés les Tatars de Crimée, il est aussi de plus en plus dur de vendre ses biens pour se payer le voyage et la réinstallation. Les problèmes financiers s'ajoutent aux tracasseries administratives, quand il s'agit d'abandonner la nationalité ouzbèke pour devenir citoyen ukrainien...

 

Les petites maisons de briques, éparpillées autour de Simféropol, capitale de la Crimée, et les revendications des Tatars suscitent également une hostilité grandissante au sein de la population locale. Le ton monte entre les Russes de Crimée, qui sont les plus nombreux dans la péninsule, majoritairement orthodoxes, et les Tatars, musulmans modérés, qui se sentent ici chez eux. Les tatars représentent aujourd'hui moins de 15 % de la population de la péninsule.


 
18 mai 2009, commémoration des 65 ans de la déportation. Les Tatars revendiquent un statut d'autonomie plus poussé. 

 

 

Lors de la commémoration des 65 ans de la déportation, le 18 mai dernier, les Tatars de Crimée venus d’Amérique, d’Asie et de Turquie ont organisé leur premier congrès international, dans la ville sainte de Bakhtchisaraï et à Simféropol.



L'AUTEUR


Mathilde Goanec, 25 ans, travaille comme journaliste pigiste dans l'espace post-soviétique. Après une année de reportages en Asie centrale, elle s'est installée en Ukraine et collabore avec LibérationOuest-France,Le SoirLe Temps... Pour plus d'informations sur son travail et sur l'Ukraine, www.reporters-est.fr

Publié dans : Les reportages du blog - Par XXI
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