Lundi 15 mars 2010
1
15
/03
/2010
06:18
En Roumanie, des cheminots travaillent sur la dernière ligne d'exploitation forestière d'Europe.
Seule la faible lumière des spots éclaire les ombres. Le soleil ne s’est pas encore levé sur Viseu de Sus, petit village au fin fond des Carpates roumaines. Mais les employés de la
compagnie CFF, s'activent depuis déjà une heure. Ils sont prêts à prendre les rails. Du lundi au samedi, ils récupèrent les cargaisons de rondins de bois coupés et entassés par les bûcherons dans
la montagne.
Chaque matin, à 6h30, les employés de la compagnie C.F.F
préparent les locomotives rouges marquées à l'effigie de la compagnie roumanie C.F.F.
Isolée, la vallée de la Vasser est traversée par la dernière ligne de chemin de fer d’exploitation forestière d’Europe. Dans la boue et les herbes, les rails, à peine entretenus depuis leur
construction en 1932, s’enfoncent à travers l’épaisse forêt des Maramures, connue pour ses loups et ses ours bruns.
« Dans les années 80, le régime communiste a investi dans le pays pour développer le réseau routier. Le fer n’était plus une priorité »,
raconte Michael Schneeberger. Baroudeur suisse fasciné par la nature et les trains brinquebalants, l'homme a posé ses bagages à Viseu de Sus à la fin des années 1980. « L’isolation a
d’abord était un handicap, puis un atout pour la compagnie R.G Holz, de fait, la seule à pouvoir exploiter le bois de la forêt grâce à cette voie», note-il.
Premier arrêt à Paltin. Les jeunes charpentiers descendent ici. Quelques maisons bordent la voie. Elles hébergent
les bûcherons qui y passent la semaine.
Sur ces mêmes rails, Michael a créé un circuit touristique à bord d'un train à vapeur. Sa virée pittoresque séduit chaque année de plus en plus de vacanciers
roumains, suisses et allemands. Depuis les années 90, certains habitants reconvertissent leurs logements en maison d'hôtes rustiques.
Le bois reste malgré tout la principale activité économique dans cette ville de 20 000 habitants. Le transport des grumes se fait à une vitesse moyenne et maximum
de 30 kilomètres par heure Dans le wagon, les rares passagers allument le vieux poêle à bois pour se réchauffer.
Sur le
trajet du retour, une succession de secousses surprend les passagers. Le train s’arrête subitement. L’un des essieux s’est retourné sur la voie, maintenant encombrée par les
rondins.
Ciprian, 26 ans, accompagné de deux jeunes collègues, emprunte aujourd’hui cet unique moyen de transport pour accéder à ces zones reculées. Les
trois charpentiers rejoignent un de leurs chantiers situé à Paltin, un hameau sans gare ni familles, occupé la semaine par les seuls bûcherons, à 21 km de la gare de Viseu.
Après trois ans passés aux Pays-Bas, Cyprian est revenu au pays pour monter une entreprise de construction. « Il n’y a pas de travail ici, explique le
jeune homme. Les nouvelles générations ne veulent plus être bûcherons, le travail est bien payé mais trop pénible. On ne voit jamais sa famille !»
« On sait à quelle heure le train part, mais jamais à quelle heure il rentre»
, plaisantent les habitants de Viseu de Sus. Le soir, le
bois est déchargé dans les entrepôts qui jouxtent la gare avant d’être transformé puis vendu.
Traditionnellement, les hommes deviennent bûcherons de père en fils. Ils gagnent en moyenne 800 à 1000 euros par mois. Vers 40 ans, ils arrêtent le travail
de coupe pour devenir conducteur de locomotive ou manutentionnaire.
Le long de la rivière, les haltes se suivent et se ressemblent : la locomotive freine péniblement, les hommes en sautent d’un bond, déchargent les wagons
vides. Les manoeuvres sont répétitives et laborieuses. Il faut aussi récolter l’eau de la rivière qui refroidit le moteur diesel. Le convoi peut atteindre jusqu’à 40 wagons. Plusieurs tonnes de
bois sont ainsi menées chaque jour aux entrepôts pour y être traitées, coupées et exportées sur les routes d’Europe.
LES AUTEURS
Servane Philippe, Marie-Adélaïde Scigacz, Augustin Svatovki.
En octobre 2009, Marie, Servane et Augustin décident de partir pour la Roumanie, sac au dos. Ils atterrissent à
Bucarest, une capitale européenne où l'anarchie architecturale côtoie un cosmopolitisme culturel surprenant. Plus que tout, ils rêvent de partir sur les traces des ours des
Maramures. Faute de voir les bêtes, ils échouent à Viseu de Sus et rencontrent les cheminots.
Designer, Augustin s'improvise photographe pour l'occasion. Marie et Servane ont étudié le journalisme respectivement à
l'ESJ de Lille et à l'IPJ de Paris. Elles collaborent aujourd'hui avec différents titres (Ouest-France, VSD, Ulysse).