Depuis la chute du Mur de Berlin, la ville de Görlitz, située dans la campagne d’ex-RDA à la frontière polonaise, est devenue l’eldorado des retraités de l’Ouest.
« Papiland » : c’est ainsi que les médias ont surnommé Görlitz, la ville la plus à l’Est de
l’Allemagne. Là où le soleil se lève en premier. « D’ailleurs, il brille plus souvent ici qu’en Westphalie », aime constater Rolf Achemann depuis son appartement flambant neuf. A 75
ans, ce solide retraité, ancien cadre dans l’industrie, fait partie des 400 « nouveaux Görlitzer », ces sexagénaires dynamiques qui ont fui l’Ouest pour la tranquillité de la
petite cité du soleil. Un phénomène national : la ruée vers l’Est concerne 35 000 retraités depuis l’an 2000.
Un tour de Görlitz en bus pour les touristes du troisième âge.
D'initiative publique ou privée, les offres pour le bien-être et les divertissements des seniors ne manquent pas.
C’est en 2007, suite à un « reportage télévisé » que les époux Achemann visitent Görlitz, 57 000 habitants. Située le long du tracé de l’ancienne Via regia, l’une des plus importantes routes de commerce entre l’Est et l’Ouest de l’Europe, la ville a longtemps été la halte obligée des marchands du Moyen Age. L’héritage Renaissance, Baroque et Art nouveau qui parsème les rues témoigne de ce passé prospère. Certains n’hésitent pas à affirmer que Görlitz, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, est la plus belle ville d’Allemagne. Berlin est à 2h30, Dresde à 1h30.
Sur la place de la mairie, des répétitions de théatre en plein air. Le centre de Görlitz est classé par l'UNESCO patrimoine culturel mondial
Pour les Achemann, c’est le coup de foudre. Ils revendent leur maison de l’Ouest et louent un appartement, au cœur du vieux Görlitz, 115m2 pour 690 euros mensuels, charges comprises. Un choix incompréhensible pour leurs amis. Pourquoi aller s’enterrer dans la « pampa d’ex-RDA » ? Il y a tellement mieux, le Sud de la France, Majorque… Mais Rolf et sa femme sont ravis de ce « nouveau départ ». Entre les concerts d’orgue, le club cinéma ou le fitness studio « spécial 60+ », les activités ne manquent pas, leur carnet de bal affiche complet. L’intégration avec les gens du cru, les « Ossis », Allemands de l’Est, se déroule à merveille. « Après quarante ans de communisme, les gens d’ici sont un peu timides mais normaux, » souligne Rolf. Et Görlitz compte le plus grand nombre de pharmacies par habitant du pays.
Pour se ravitailler en essence et en alimentation, les Achemann vont en Pologne, à 10 minutes à pied seulement. Görlitz
est séparée de Zgorzelec, sa jumelle polonaise, par le fleuve Neiße, celui de la ligne Oder-Neisse. De l’autre côté, le calendrier semble s’être figé en 1989. Pas de club de fitness ni de
théâtre, mais une série d’immeubles grisonnants et défraîchis. Mais on trouve de tout, à des prix battants toute concurrence.
Zgorzelec. Görlitz coté polonais. De l'autre coté du Neisse, à la place
des bâtiments historiques, on trouve des Plattenbau et de l'essence pas chère.
A Noël, les Achemann ont été conviés par le maire CDU, Joachim Paulick, à un pot de bienvenue. La municipalité choie les nouveaux arrivants. Margaritta David est chargée de répondre au moindre de leurs desideratas : « Mon rôle est de tout faire pour que les personnes âgées se sentent bien. ». Adresses de médecins de confiance, conseils immobiliers personnalisés…, la dame ne manque pas d’idées avantageuses pour séduire les retraités. Son arme fatale ? Les loyers, extrêmement bas. Ici, le m2 se négocie entre 3,5 et 6 euros. Contre 18 euros à Münich.
Sans l’arrivée des retraités, Görlitz serait à la dérive. Comme dans toute l’ex-Allemagne de l’Est, le taux de chômage est deux fois plus élevé qu’à l’Ouest et flirte avec les 20%. Industries exsangues, absence de perspectives…depuis le tournant de 1989, la majorité des jeunes ont plié bagage. Près 7 800 appartements restent inoccupés.
Madame Laux. Son mari et elle sont tombés amoureux de Görlitz dans les
années 90. Lui, ex responsable d'investissement en retraite, a acheté plusieurs immeubles à Görlitz ; elle, architecte, s'est occupée de la restructuration de ces bâitiments historiques dans le
centre ville. Ils habitent aux alentours de Francfort, mais passent plusieurs mois l'année á Görlitz.
750 millions d’euros ont déjà été injectés par le gouvernement fédéral dans la rénovation de bâtiments classés. Mais les édiles de Görlitz misent surtout sur les ressources d’un 3ème âge aisé, féru de culture ou d’histoire, et peu regardant à la dépense. En dix ans, Manfred Laux, ancien cadre supérieur dans la finance internationale, et son épouse, ont ainsi racheté quatre immeubles datant de l’époque médiévale, l’un orné d’une tapisserie des Gobelins dont il a assumé l’entière rénovation. Coût des travaux : près d’un million et demi d’euros. « La beauté de cette ville me fascine », dit-il.
Chaque année depuis quinze ans, un mystérieux mécène à l’identité inconnue envoie par fax un million de Deutsche Marks pour le ravalement du patrimoine historique…
LES AUTEURS
Chiara Dazi, photographe. Italienne,
30 ans, diplômée de l'Université de Bologne avec une thèse sur le phénomène allemand de l’Ostalgie (la nostalgie de l'est). Travaille ensuite à Paris pendant trois ans en tant que
photo-editor à l'Agence VU et développe des projets photographiques personnels (sur l'imaginaire lié à la ville de Paris; la question des mémoires à Berlin, …). Elle est basée à Berlin
depuis 2008 où elle collabore pour la presse francaise et allemande. Le football à Magdeburg en un projet au long cours qu’elle poursuit aujourd’hui.