Samedi 9 janvier 2010 6 09 /01 /2010 10:20

 A la rentrée universitaire, Patrick de Saint-Exupéry était invité par l'IFP (Institut français de presse) à donner une "leçon inaugurale" devant les étudiants. A XXI, ce titre nous a fait sourire. Notre rédacteur en chef endossant le rôle de donneur de leçons, lui qui biffe systématiquement tout ce qui peut ressembler à un point vue dans nos reportages, c'était l'arroseur arrosé. Au-delà du clin d'oeil, nous avons décidé de publier cette leçon sur le blog de la revue. Parce qu'elle exprime sa vision du journalisme et revient sur la genèse de XXI, qui fête aujourd'hui ses deux ans.
 L.M.


Quand – après avoir accepté votre gentille invitation - il m’a été expliqué, au téléphone qu’il s’agissait d’une « leçon inaugurale », j’ai été très impressionné. Et je vais vous dire pourquoi.

 

Je n’ai pas fait d’études, ou plutôt très peu. Et n’ai donc simplement jamais eu l’occasion d’entendre ou de participer à une « leçon inaugurale ». L’expression a beau être claire et limpide, elle n’a pour moi guère de réalité, au sens pratique du terme ; je veux dire : elle n’est pas incarnée par une expérience partagée.

 

Ce petit mot d’introduction donc pour vous faire part de ma difficulté première. Et surtout, pour vous amener sur un terrain qui m’est bien plus familier.

 

Je viens de mentionner deux mots. Ces deux mots sont, pour moi, au cœur du journalisme, de ce que devrait être le journalisme, de ce qu’il pourrait être. Ces deux mots sont : « réalité » et « expérience partagée ».  A ceux-ci, j’en ajouterais un troisième : « témoignage ».

 

A tort ou à raison, j’ai toujours pensé que la légitimité fondamentale du journalisme procédait de ces trois mots : « réalité », « expérience partagée », « témoignage ». Ajoutez-en un quatrième : « honnêteté », c’est à dire volonté – engagement - de raconter au plus près, au plus juste, en portant son regard sans céder au point de vue. Et nous avons, me semble-t-il, une base solide pour parler de journalisme.

 

Ces mots là sont des mots très simples. Ce qui est logique : le journalisme est fondamentalement un exercice tout en simplicité. Rendre compte du monde, l’exposer, ce sont là deux principes évidents. Mais, comme souvent, la difficulté n’est pas tant dans la définition que dans la mise en œuvre : s’il est complexe de faire simple, il est facile de faire complexe.

 

La presse est en crise, vous le savez. Et je ne vais pas développer ce point. Juste m’attarder un peu. Sur ce qui me semble en être l’un des ressorts essentiels : l’oubli justement de la simplicité.

 

Là où il y avait des hommes, des histoires d’hommes, la presse s’est faite de plus en plus technique. Elle s’est technicisée. Je veux dire qu’elle s’est oubliée, qu’elle s’est mise à négliger son ressort : le lecteur.

 

Peu à peu, les « mass médias » - un chapitre, un simple chapitre dans la longue histoire de la presse, un chapitre aussi peut-être en train de se clore -, ont enfermé le lecteur dans une représentation : il est devenu homme ou femme, il avait 20 ou 50 ans, était riche ou pauvre, provincial ou parisien, cadre ou employé… Qu’importe. Le lecteur, l’honnête homme, l’honnête femme, le curieux, ont disparu au profit de la cible. Devenus « gâteau », les lecteurs ont été découpés en tranches. A chaque tranche, sa recette. Et pour parvenir à additionner les tranches, une addition de recettes. Bien sûr, le résultat est devenu indigeste.

 

Quand nous avons imaginé la revue XXI, Laurent Beccaria et moi, nous avons eu tous deux de longues discussions. Au fil de ces échanges, Laurent en est venu à jour à me parler du « meilleur gâteau du monde », ce rêve d’enfant, de tout enfant, qu’un illustrateur s’était amusé à mettre en images.

 

Pour réaliser ce « meilleur gâteau du monde », l’illustrateur met donc en scène un enfant qui se dit, un jour, qu’il lui suffit de choisir tout ce qu’il aime. Dans un plat, l’enfant mêle sucre, frites, ketchup, chocolat, saucisses, oeufs, bonbons… Et passe le tout au four.

 

Voilà, le « meilleur gâteau du monde ».

 

Mais nous ne sommes plus des enfants, ou plutôt : plus tout à fait. Nous avons, vous et moi,  – et j’en reviens à ces mots :  « réalité », « expérience partagée » - éprouvé le réel et appris que la recette du « meilleur gateau du monde » était une impossible recette d’enfant.

 

Cela remet-il en cause le rêve du « meilleur gâteau du monde » ? Non, bien sûr, évidemment non, surtout pas.

 

Cela oblige simplement à réfléchir sur la recette et le but de notre métier.

 

A XXI, nous avons donc posé les choses un peu différemment. Nous n’avons pas cherché de recettes. Nous nous sommes dit une chose toute simple : essayons de parler aux lecteurs, à tous, sans distinction, sans les découper en tranches. Revenons à la base. A cette envie d’histoires partagée par tous, à ce désir ancré en chacun.

 

Et c’est un fait : nous avons tous envie d’entendre des histoires, nous avons tous souvenir d’histoires lues, entendues il y a longtemps ou hier. Nous nous inscrivons tous dans ces histoires partagées. Notre métier est de les raconter et de les transmettre.

 

Dans un reportage photo que nous avons publié, une jeune femme, Aurélie, disait ceci en parlant de son souvenir de lecture des Malheurs de Sophie : « A un moment, Sophie joue à la dinette et trempe un morceau de craie blanche dans l’eau. En lisant, j’ai eu le goût du lait dans la bouche. C’était merveilleux ».

 

L’image est belle, elle m’a frappée : « Le goût du lait dans la bouche ». Parvenir à transmettre ce « goût du lait », donner au travers de mots « le goût du lait ». Parce qu’on l’a éprouvé, parce que l’on estime que c’est important, parce que l’on entend s’adresser à chacun.

 

N’est-ce pas cela le journalisme ?... C’est en tout cas ce à quoi nous nous efforçons d’arriver à XXI. Parlant du journalisme, Adam Michnik avait cette formule : « Voir la mer dans une goutte d’eau ». Exercer son regard jusqu’à parvenir à l’aiguiser au plus fin, être capable au final de « rendre compte » de la mer au travers de la « goutte d’eau ».

 

Pour finir, trois « gouttes d’eau », trois petites « gouttes d’eau ».

 

La première, une lettre reçue, parmi de nombreuses autres. Une lettre d’une dame plutôt âgée qui habitait en province et nous disait qu’elle nous appréciait, ce qui était gentil. Mais qui, surtout, poursuivait en nous expliquant ceci : quand mes enfants passent chez moi, il se plongent dans le dernier numéro et mes petits-enfants veulent prendre l’exemplaire pour l’emporter avec eux. Pour vous dire la vérité pleine et entière : ce courrier – un détail, une « goutte d’eau » - nous a ravi et, bien plus que la satisfaction immédiate, nous a procuré une belle réserve d’énergie.

 

La deuxième « goutte d’eau » est tombée pendant mes vacances. Dans un endroit perdu en France, une dame m’interpelle : « On m‘a dit que vous étiez de XXI.

- Oui, c’est exact...

- C’est bien XXI, ce n’est pas commercial ».

Et la dame est partie. Sans plus un mot. Ce que voulait dire cette dame, elle-même commercante, était, me semble-t-il, tout simple : elle parlait d’un échange, et donc de la valeur qu’elle y attachait.

 

La troisième « goutte d’eau », enfin, a déboulé voici quelques jours. Une lettre encore – nous en recevons beaucoup et de belles – d’une jeune fille qui, du « haut de ses 17 ans », dit-elle, propose un récit et écrit : « Je n’ai pas la prétention de penser que cet article sera un jour publié, j’ai eu simplement l’envie de partager cette histoire et d’en faire part ». Cette histoire, nous l’avons lue.  Et la jeune fille, Pauline, c’est son prénom, ne le sait pas encore mais nous entendons la publier sur notre blog.

 

Cela n’a l’air de rien, je le sais. Juste trois « gouttes d’eau ». Et pourtant, nous voyons là, nous, dans ces trois gouttes, une mer. Oui, une mer...

 

Un dernier mot,  juste un dernier. Nous savons – toute l’équipe de XXI le sait – que nous avons une chance immense. Nous nous sommes lancés dans une aventure un peu folle. Depuis nos débuts, voici plus de deux ans maintenant, chaque numéro additionne des dizaines d’énergie et rencontre des lecteurs de plus en plus nombreux.  Tiré à 47.000 ex, le dernier numéro est actuellement en réimpression.

 

C’est rare. Nous en sommes conscients. Tout comme nous savons bien qu’il n’y a pas de « recettes miracles » à la crise traversée aujourd’hui par la presse...


Patrick de Saint-Exupéry

 

 

Publié dans : La vie de XXI - Par XXI
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