Mercredi 28 octobre 2009 3 28 /10 /2009 00:45

Emmanuel Guibert, Alain Keler et Frédéric Lemercier publient dans le numéro 8 de XXI "Des nouvelles d'Alain". Un récit graphique mélangeant dessins et photographies, qui courra sous forme de feuilleton sur 4 numéros. Emmanuel Guibert nous livre quelques secrets de fabrication.

 

 

Comment travaillez-vous avec Alain Keler ?

 

On se retrouve surtout autour d’une table, on étale les planches contacts et les documents qu’Alain a glanés ici et là, puis on les regarde ensemble. Les questions viennent au fur et à mesure, je prends des notes et j’enregistre. Alain repart chez lui, et je vais au charbon. Mon rôle est celui d’un intermédiaire :  j’écoute et je raconte. Ces rencontres sont la matière première de mon travail. Pour réussir à les transcrire, ce sont des heures de travail inquantifiables. La seule règle est de ne jamais mégotter sur le temps.

 

N’est-il pas difficile d’écrire sur des gens et des pays que vous n’avez pas connus ?

 

Cela fait partie de cette collaboration.  Je dois obliger le photographe à mettre son reportage en mots, à en donner une version racontée. Si Didier Lefèvre n’avait pas été un conteur de premier ordre, je n’aurais jamais pu faire le livre Le photographe. Il avait un talent pour restituer une ambiance, une silhouette… D’ailleurs, il écrivait des carnets. Alain Keler lui aussi sait raconter ce qu’il a vécu avec beaucoup de saveur. Il n’aime rien tant que ce moment partagé, cette chaleur et cette causerie autour d’une table. Je dois alors débusquer les pièges du récit, et préciser des choses. Pour le deuxième épisode de XXI, Alain est retourné à Belgrade. Il avait rencontré des humanitaires lors de son reportage, mais il n’avait pas enregistré les interviews, donc il me manquait des éléments d’information sur la situation des Roms.

 

Pourquoi avoir choisi ses photographies sur les Roms ?

 

Parce que c’est un travail en cours. En général, on ne parle jamais aussi bien que de ce qu’on est en train de faire. J’ai le même contact avec Alain que celui que j’avais instauré avec Didier Lefèvre.  Quand ils rentrent de mission, on se retrouve autour d’un copieux déjeuner, et ils me racontent les choses dont ils sont pleins et dont ils palpitent encore. Je sais que leurs photos risquent de ne jamais être publiées. Si elles le sont, ce sera dans 5 ou 10 ans dans un livre. Les palpitations de l’arpenteur, du routier qui rentre tout juste de reportage, elles, ne survivront pas à ces dix ans.

Dans « Des nouvelles d’Alain »,  une approche s’est mise en place dès le premier épisode. On parle de Roms du Kosovo, qui doivent fuir. Ces Roms, on va les retrouver dans l’épisode suivant dans les camps de réfugiés en plein cœur de Belgrade. Mon ambition est de raconter un moment d’histoire contemporaine en prenant la main de quelqu’un qui vous dit : « Ce que je vous raconte n’est pas une thèse de géopolitique, mais c’est ce que j’ai vu ».

 

Vous parlez beaucoup de Didier Lefèvre…

 

La qualité de la relation avec Didier est pour beaucoup dans cette nouvelle collaboration. J’avais rencontré Alain cinq ou six fois du temps de Didier. Je ne le connaissais pas plus que ça. Les deux photographes avaient une relation spéciale, ils partaient souvent en reportage ensemble sans se faire de concurrence. Comme le dit Alain dans l’introduction de XXI : « Avec Didier, il n’y avait jamais l’ombre d’un problème ». Je crois que c’est la phrase qui caractérise le mieux Didier. Les humanitaires qu’il accompagnait en mission en témoignent eux aussi : Didier faisait partie des gens qui jamais ne vous encombrent. Il était là dans les bons moments, mais il devenait transparent quand il fallait travailler. Je crois que cela nous fait du bien, à Alain et moi, de nous retrouver autour de ce travail ayant perdu Didier.

 

Quels sont les meilleurs moments que vous avez passé avec Alain Keler ?

Je ne me souviens pas d’une histoire en particulier. Mais Alain est un marrant, un bon vivant. Il faut être du côté de la vie pour faire son travail, témoigner des conflits et des situations misérables. En même temps, il n’est pas un superman ou un héros aux mâchoires carrées. Il lui arrive de me dire : « A ce moment-là, j’avais peur ». Ou : « Je n’ai pas réussi à prendre cette photo, ça a gâché ma journée… » J’aime entendre ça. Ce sont ces éléments humains, malheureusement délaissés par la plupart des médias, qui me touchent, et qui, j’imagine, touchent les gens. Ses photos nous montrent que la guerre ou la misère ne sont pas si éloignées que ça de notre vie. Il suffit que quelque chose se grippe pour que tout bascule. Je veux montrer qu’elles ne sont pas un spectacle auquel nous ne serons peut-être jamais confrontés. Pour cela, je cherche dans les situations dramatiques des éléments communs à tous. Je les trouve dans les petites choses du quotidien. Par exemple dans le prochain épisode, je vais certainement raconter le voyage d’Alain jusqu’à Belgrade, située à quelques heures de voitures seulement.

 

Propos recueillis par Léna Mauger.

Publié dans : Les reportages du blog - Par XXI
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Recherche

Texte Libre



BANDE-ANNONCE XXI

Ce qu'on y trouve

Faites-le savoir...

Les flux du blog

  • Flux RSS des articles
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés