Comment avez-vous rencontré le prêtre Borice Mokélé ?
Par hasard. J’ai de la famille dans le village normand où il officie. Elle me racontait des anecdotes, comme celle de cet enterrement, où les habitants n’avaient pas voulu d’un prêtre noir. Ces histoires m’ont interpellé. Par curiosité, je suis allé assister à la cérémonie d’installation du père Borice et j’ai filmé ce moment en me disant qu’il ne se reproduirait pas.
J’étais aussi présent lors de la deuxième veillée de Noël de Borice en France. Aucun fidèle ne s’était déplacé pour lui. Pire, la porte de l’Eglise était fermée, et les clés de son trousseau inopérantes…Quand j’ai vu cette scène, je me suis dit qu’il fallait raconter. C’était comme une évidence.
Pourquoi ne pas avoir réalisé un documentaire télé sur Borice ?
Pour une raison simple : il n’y a que dans XXI que je pouvais raconter cette histoire. L’usage à la télévision est de se dire que l’Afrique ne fait pas d’audience, que l’Eglise ne fait pas d’audience. Donc, si vous additionnez les deux...
N’est-ce pas le même type de démarche qui vous avait amené à écrire le récit « Les
enfants de la mère Denis », publié dans le dossier sur « La France du milieu » (Numéro 5 de XXI) ?
Oui, je connaissais la mère Denis, cette lavandière devenue une star publicitaire en France et à l’étranger. Comme elle, ma famille est originaire du Nord Cotentin. J’ai voulu partir à la recherche de ses enfants. Pourquoi ? Parce que cela permettait au travers du récit de rendre compte de l’évolution des Français des Trente Glorieuses à aujourd’hui.
J’ai la conviction très forte que les « Français moyens », ceux qu’on ne voit jamais mais dont on parle souvent, sont un peu en panne de repères. Le récit sur le père Borice est le prolongement direct de ce sentiment : il témoigne avant tout du désert spirituel dans lequel les campagnes se trouvent, de la société de consommation…
Etes-vous touché par le syndrome du reporter qui se met à regarder ce qui se passe au plus près
de chez lui ?
Je suis allé aux quatre coins du monde pour la télévision. Et j’assume peut-être mieux aujourd’hui, en effet, de mettre le même regard, le même soin de l’enquête, sur le coin de ma rue. Cela me délecte même de parler du coin de ma rue. Et puis je continue de voyager.
Qu’est-ce que cela représente d’écrire un papier de plus de dix pages ?
Cela permet d’échapper au formatage habituel de la presse. Ce qui m’anime est d’avoir une vraie liberté. Ecrire est aussi un travail. Le plus difficile est la construction du papier. La longueur ne tient que si la structure est bonne. Pour la mère Denis, la structure allait de soi. Elle était donnée par la quête des enfants à travers la France. C’était un « road movie » et le « je » s’imposait.
Pour le père Borice, je me suis attaché à un petit épisode, un détail – une voiture cassée. Et ce détail revient tout au long du récit, qu’il rythme à la manière d’un feuilleton.
Propos recueillis par L.M.