Qu'est-ce qui vous a amenée à
Collinée?
Une amie conteuse y avait donné un spectacle. Elle m’a décrit ce village étonnant perdu dans la lande bretonne : « Des Bretons du cru cohabitent avec une communauté de Maliens. Vieux et jeunes, tous sont ouvriers à l’abattoir... Une vie rude, blanc d’un côté et noirs de l’autre ». Mon amie a le talent de raconter les histoires, son récit m’a tout de suite accrochée.
Puis je suis tombée sur une étude de l’Agence pour la Cohésion Sociale et l’Egalité des chances. Deux sociologues avaient enquêté à Collinée, à propos de l’accueil des étrangers en milieu rural. Une vision plus nuancée que l’histoire de mon amie.
Collinée m’intriguait.
Comment avez-vous travaillé sur place?
J’ai tenté de combiner au mieux le journalisme et les techniques de l’enquête de terrain de la sociologie. Je me suis documentée avant de partir. En allant à Collinée, j’avais une idée des personnes que j’allais interviewer sur place. J’avais aussi le contact d’une jeune fille d’origine malienne à Collinée. C’est une peu l’ « héroïne » de mon récit. Elle m’a beaucoup aidée.
Après une escale à la bibliothèque de la fac de sciences humaines de Rennes, je me suis installée dans ce petit village pendant une semaine et demie.
Je vivais chez l’habitant. J’avais mes habitudes : tous les matins, un bonjour à ma logeuse, puis un café au bar-tabac et enfin direction les HLM, la mairie ou le centre culturel selon les rendez-vous. Chaque interview était une rencontre, rarement planifiée et jamais minutée. A la fin, quand c'était possible, je sortais mon carnet de dessin et mes feutres. L'interviewé devenait modèle, on passait une heure de plus face à face. Un autre rapport s'établissait.
Qu'est-ce qui vous a le plus frappée?
Ce qui m’a frappée d’abord c’est la géographie des lieux. La plupart des familles Maliennes vivent dans un ensemble HLM situé à un kilomètre du cœur de Collinée.
La « banlieue » existe même au village !
Votre meilleur souvenir?
Le « fest-noz malien ». C’était l’une de mes dernières soirées à Collinée. Le centre culturel avait invité la compagnie Dounia et son spectacle Afro Breizh, un mixte de danse bretonne et africaine. La soirée au théâtre s’est rapidement transformée en fête. Au-delà de l’intérêt sociologique de l’événement, c’était incroyable de voir tous les gens que j’avais interviewé se tenir la main dans une farandole à la « bretonne ». Quelle émotion !
©Julie Polidoro
Avez-vous rencontré des difficultés au cours de ce reportage?
J’ai reçu un accueil chaleureux à Collinée. Mais j’ai également perçu de la méfiance.
Les Collinéens connaissent bien les journalistes, « le petit Mali du Mené » a souvent fait la Une des journaux locaux. Il y a parfois une forme d’agacement, ce que je comprends. Bien des Collinéens me disaient : « Collinée ce n’est pas seulement l’histoire des Maliens, il y a d’autres choses intéressantes ».
Les Maliens eux-mêmes sont comme fatigués. Ils ne se racontent pas spontanément et semblent sur la réserve.
La forme du « récit de vie », à mi-chemin entre le reportage et la littérature, m’a permis, j’espère, de rendre compte des nuances.
Propos recueillis par Léna Mauger.