Samedi 17 octobre 2009 6 17 /10 /2009 10:40


En plein cœur de Belleville, « Le Café social », synthèse d’un centre social et d’un café à l’orientale, accueille quotidiennement des maghrébins âgés. Venus en France pour travailler, ils sont restés. Marine Vlahovic a poussé la porte.
 

Les dominos et les cartes glissent avec habilité dans les mains calleuses des migrants retraités. Pas un bruit ou presque n’émane des petits groupes de joueurs attablés. Costumes ajustés et parfois cannes au bras, ils sont éparpillés à la volée dans la salle du Café social. Ce bar au charme désuet est le repère des chibanis, « les cheveux blancs » en arabe dialectal,  des Maghrébins arrivés en France dans les années 1960 ou 1970. « Pour travailler, glisse Temam en sirotant son café. A l’époque c’était facile, on venait comme on voulait et il fallait faire vivre la famille là-bas. » Ancien commerçant de 67 ans, au visage moucheté de tâches de vieillesse, il réajuste son écharpe avec coquetterie, la main tremblante. «Pourquoi voulez vous que je reparte alors que je suis à la retraite ? Je suis ici depuis 47 ans et je reste en France, malgré que je suis algérien (sic) ».

 


Les habitués du Café Social jouent aux dominos du matin au soir.

 

Comme lui, des centaines d’immigrés des Trente Glorieuses vivent dans les rues, les hôtels, les foyers et les appartements du 20ème arrondissement de Paris. Et se rejoignent ici, pour un thé ou une aide administrative.

Ces hommes venus en célibataires, anciens ouvriers du bâtiment, commerçants, jardiniers, ont débarqué à Belleville un jour, ne pensant rester qu’un temps, puis ont joué les prolongations. Par choix ou par obligation, ils ont pris leurs habitudes, se sont adaptés, ont fini par se sentir chez eux. « Ici c’était la belle ville et la belle vie », dit Tayyeb, le doyen du café.

Pour la plupart, l’heure de la retraite a sonné inopinément. Une retraite modeste, souvent complétée grâce au minimum vieillesse, qui ne permet pas de résider plus de 6 mois hors de France.  Alors bon gré, mal gré, il faut vivre entre deux pays « Ma famille est en Algérie, mais mes copains sont en France », explique Temam. Il assure vouloir rester en France, même dans des conditions précaires : il habite un hôtel meublé de la rue de Ménilmontant. Dans le hall, des photos évoquent sa Kabylie natale.

Quand la porte s’ouvre, le brouhaha du boulevard de Belleville s’engouffre dans le café. Fatima, 67 ans, petit bout de femme pimpante, se renseigne sur la prochaine visite du médecin au Café Social. Elle aussi fréquente le café pour les fêtes occassionnelles : « pour ne pas rester seule et parce que j’aime danser et chanter ». A son arrivée à Paris en 1968, un soir d’octobre, tout était noir, froid. « J’étais comme un petit oiseau qui tombe par terre, qui perd ses ailes et puis j’ai travaillé, je me suis mariée, j’ai divorcé et je suis restée». Cigarette au bec,  elle s’esclaffe « Je suis retraitée, mais je suis toujours jeune, je le sens. »

Moustache lisse et sourire franc, Youssef est un jeune retraité « depuis un an seulement ». Ancien ouvrier en bâtiment,  il est arrivé en France en 1972, à l’âge de 23 ans. « Je suis venu uniquement  pour travailler. Mon pays d’origine c’est là-bas. Mais j’ai plus de temps en France qu’en Tunisie. Et je suis aussi un peu français, car mes enfants sont nés ici ».



Youssef

Ecartelés entre deux pays, les immigrés retraités vivent sur un fil. Salim, 75 ans, revient tout juste de Tataouine, Tunisie, où il réside avec femme et enfants. « C’est plus facile de vivre en Tunisie avec ma retraite,  je voudrais pouvoir faire les deux, mais si je reste en France je ne peux pas m’en sortir, je ne viens que pour mes soins médicaux». Il perçoit aujourd’hui 700 euros par mois pour une quarantaine d’années de travail en France. « Je n’ai pas toujours été déclaré », glisse dans un sourire l’ancien peintre en bâtiment, les yeux pétillants et la peau burinée. Il tente aujourd’hui d’amener son fils de 25 ans à Paris. « Je lui ai demandé… tu viens à la France ? Il m’a répondu : « Non j’ai vu à la télé, comment ça se passait pour les immigrés, je ne veux pas y aller » Salim est "un peu déçu".

Tayyeb

A 18h, le Café ferme. Tayyeb, ancien jardinier, 80 ans au compteur, reste posté à proximité. Il regarde le petit monde de Belleville, les chassés croisés de passants et déclare de sa voix rauque et dans un français hésitant « Le temps ne passe pas, mais je n’attends rien moi. »

 

 

L'AUTEUR

 

 Marine Vlahovic a 24 ans. Elle est en contrat d'apprentissage à Radio France et au CFJ. Elle a réalisé ses premiers reportages avec un dictaphone avant de piger pour Arte Radio. Elle privilégie les problématiques sociales et a milité pour les droits des sans-papiers.
Marine est également l'auteur des photos de ce reportage.
Publié dans : Les reportages du blog - Par XXI
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Commentaires

Trés belle article!!!

Chère Marine,

Peut être te souviens tu de moi... Juliette. Ta collegue de révision.
Je me rappelle de toi, de ta volonté et de ton envie de devenir journaliste.
Je suis trés contente d'avoir trouvé cet article et de voir que tu as tout pour devenir une grande journaliste!!!

Encore bravo.

Amicalement.

Juliette.
Commentaire n°1 posté par Juliette le 30/12/2009 à 17h31

Plus de 10 ans maintenant que j'ai quitté ma Normandie  natale pour aller travailler à 500 km de là en Belgique, ayant quitté le pays à 22 ans, j'ai depuis longtemps passé plus de ma vie d'adulte hors de France qu'en France, pour un boulot au début, par amour de ce nouveau pays très vite, par rejet de la France plus tard.
Aujourd'hui, les rares personnes qui me demandent si je vais retourner vivre en France, je répond "Pour quoi faire ?", ma vie n'est plus là bas, je n'y connais plus grand monde en dehors de ma famille, ma vie est ici, dans ce pays différent.
En tant que bon petit blanc européen, je ne connais pas le racisme, je ne passe pas non plus pour un belge à cause de mon accent français et en France, je ne passe pas pour un français à cause de mon phrasé belge, c'est l'écartellement des cultures vécu au quotidien.
L'appartenance à un pays est très relative, une espèce de nostalgie vient avec le temps et les voyages occasionnels rappels  que là bas aussi le temps a passé et que les choses ne sont plus telles que je les ai connues.
Quand viendra pour moi le moment de jouer aux dominos lors de ma retraite, je ne me vois pas retourner en France, pour y faire quoi ? pour y rencontrer qui ?

Commentaire n°2 posté par Runn le 19/10/2009 à 16h08
Et une pensée émue pour Ali Ziri
Merci pour ce bel article.
Commentaire n°3 posté par Dorémi le 17/10/2009 à 17h58

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