Vingt ans après la réunification, les clubs de l’ancienne Allemagne de l’Est tentent de s’adapter aux nouvelles règles du capitalisme, made in sport. Exemple avec le club de football FC.1 Magdeburg, vainqueur d’une Coupe d’Europe contre le Milan AC en 1974.
Capitale du land de la Saxe, Magdeburg, 230.000 habitants aujourd’hui, a perdu près de 60.000 citadins entre 1990 et 2005. Comme le disent certains, « depuis le tournant de 1989, ici, il n’y a rien. » Rien, excepté une imposante cathédrale gothique, qui toise les eaux fatiguées de l’Elbe ; excepté aussi l’« Allee Center », un immense centre commercial aux lumières rouges sang, sur le parking duquel la jeunesse se retrouve le samedi soir ; excepté encore les Tokyo Hotel, ce groupe pop-rock originaire de la ville qui fait craquer les ados du monde entier. Excepté surtout son club local, le FC.1 Magdeburg, un fleuron de l’ex-RDA entré dans la légende depuis son heure de gloire dans les années 70.
Une famille
de Magdeburg le dimanche devant le stade. Ils ont une carte d'abonnement aux matchs, pour n'en perdre aucun.
A l’époque, le club de football est dirigé par Heinz Krügel, fameux entraineur qui aurait refusé une offre de 4 millions de marks de la Juventus de Turin. Son club a emporté trois victoires en ligue nationale, et surtout, en 1974, la mythique coupe d’Europe. Score : 2.0 contre le Milan AC. Avec la réunification allemande en 89, l’équipe perd pied. Problèmes financiers, management bancal : elle est rétrogradée en quatrième division, en 2002, la « Regional Ligua ».
Depuis, « ils n’arrivent pas à remonter la pente, leur dernière saison a été catastrophique,» jauge, impitoyable, Lars Brenner, 35 ans. Ouvrier dans l’automobile, Lars suit depuis toujours suit les exploits de « son » club, le 1.FCM. Dans l’habitacle de sa voiture ‘tunée’, les fanions aux couleurs bleues et blanches papillonnent autour du rétroviseur. RDA ou pas, le dicton « einmal blauweiss, immer blauweiss », « fan un jour, fan toujours », rend compte de son attachement.
Quartier
résidentiel de Sudenburg - Lemsdorf, á quelques dizaines de mètres de l'ancien stade de Magdeburg. Ici, on naît et on grandit "blanc bleu".
Il vit à Lemsdorf, une banlieue de Magdeburg éventrée par l’autoroute, où la passion du football se transmet de générations en générations. Son voisin, Claus Zerm, la soixantaine alerte, joue au « kicker » [football] devant son pavillon avec toute sa famille. Les buts sont improvisés avec des chaises en plastique et le terrain est plutôt modèle réduit.
Claus Zerm a longtemps joué dans l’équipe ‘junior’ du FC Magdeburg, à la « grande époque », dans les années 60. Il se souvient des premiers pas de l’équipe : « pas d’argent, pas de hooligans » et des joueurs « fonctionnaires », salariés chez Krup, la fonderie voisine. « Oui, on jouait au football avec davantage d’idéalisme. »
Vingt ans après la chute du Mur, le pragmatisme est à l’honneur. Regard acier et rouflaquette blonde, le nouvel entraîneur du FC.1 Magdeburg, Steffen Baumgart, 36 ans, ne fait pas dans l’angélisme. Recruté en avril 2009 après des mois de chaises musicales, l’ancien joueur de Rostock a une mission claire : hisser le club vers les plus hautes places du classement national. Objectif : monter en super 3 D allemande, la « Dritte Ligua ». « Notre public le veut », dit Baumgart, sans sourciller : « Nous devons vendre de l’évènement, du show, du V.I.P, ».
Le stade de
Halle. Le 26 septembre, 3.000 habitants de Magdeburg ont parcouru 100 km pour venir dans cette ville assiter au match Derby Halle-FC Magdeburg. Fans escortés au stade, haute sécurité
pendant le match. Les restes de cette excitation sur les gradins.
Au printemps, trois étoiles ont été cousues sur les maillots des joueurs pour rappeler que le FC a été trois fois champion d'Allemagne de l'Est en 1972, 1974 et 1975. L’évocation se veut une promesse pour l’avenir.
Emblématique de ce nouvel état d’esprit, un nouveau stade, le Ernst Grube Stadion, vient de sortir de terre pour « répondre aux standards des championnats de première division ».
En 2009, le budget du club de Magdeburg a triplé, les sponsors attendent des résultats et les dirigeants veulent de la « performance. » La course au profit n’est pas toujours du goût des fans. Plusieurs des joueurs récemment « rachetés » viennent du Ghana, de Turquie ou de Roumanie. Des origines qui ont du mal à passer auprès des supporters locaux, parfois proches de l’extrême droite allemande (le NPD) ou affiliés à des groupuscules néo-nazis. Racisme, agressions contre les supporters : le sujet de la violence dans les stades n’est pas abordé en coulisses, où l’on préfère évoquer l’« enthousiasme incroyable des fans ».
Entre éoliennes et champs de tournesol, les gradins du stade municipal de Höhenmölsels, 600 âmes perdues dans la campagne de Thuringe, affichent complets. Ce jour, l’équipe locale affronte le FC.Magdebourg, invités de luxe. Il y a de la bière et surtout des « bratwurst » [saucisse] grillées. Jürgen Pommerenke, la trentaine, a posé son drapeau aux couleurs du FC bien en évidence sur un grillage. Au chômage, comme 20% de la population, il assiste à « tous les matchs de la région. » Pour les jeunes générations, le football reste un « espoir ».
Halle, vers la
fin du match. Les fans de Magdeburg rêvent d'une victoire.
Martin Hoffmann, 54 ans, le sait bien. Ancien attaquant est-allemand, champion olympique et longtemps considéré comme le « meilleur joueur du FC », il s’est reconverti en entraîneur. « Le niveau actuel a baissé. Mais en ex-RDA, la qualité des ‘Sport Schule’ était indéniable. Et puis, nous n’avions pas de footballeurs millionnaires ! » Avant, Martin travaillait comme ouvrier dans la construction et touchait un salaire de 700 Deutsche Marks [environ 357 euros] par mois. Comme lui, tous les joueurs étaient d’abord des citoyens lambda : ce qui comptait, c’était « voir le monde, voyager à l’étranger. » Sans oublier les petits coups de pouce dans la vie quotidienne : lui n’a eu besoin que de « 3 mois » pour acheter sa voiture ‘en carton’, la Trabant.
A la chute du Mur, Martin a cessé d’y croire. Il n’avait jamais voulu partir jouer à l’Ouest, il a assisté aux transferts de joueurs prometteurs, rachetés à l’Est à coup de chèques en dollars. Il a vu aussi les clubs mythiques - le Energy Cottbus ou le Dynamo Dresde - repris puis démantelés par des businessmen. « Evidemment, on ne peut s’empêcher de ressentir une certaine forme d’injustice », dit-il.
A Höhenmölsels, la victoire a été facile, 9 à 1. Les compétitions à venir s’annoncent autrement rudes. Le chauffeur du bus
patiente à la sortie des vestiaires. « Les gamins du pays, c’est fini »,
bougonne-t-il.
Prune Antoine
Chiara Dazi, photographe. Italienne,
30 ans, diplômée de l'Université de Bologne avec une thèse sur le phénomène allemand de l’Ostalgie (la nostalgie de l'est). Travaille ensuite à Paris pendant trois ans en tant que
photo-editor à l'Agence VU et développe des projets photographiques personnels (sur l'imaginaire lié à la ville de Paris; la question des mémoires à Berlin, …). Elle est basée à Berlin
depuis 2008 où elle collabore pour la presse francaise et allemande. Le football à Magdeburg en un projet au long cours qu’elle poursuit aujourd’hui.