Vendredi 19 mars 2010 5 19 /03 /2010 11:32


Dans le numéro 4 de XXI, Piotr Smolar signait une Enquête sur Marek Halter, le bonimenteur. Voici peu, il croise l’écrivain par hasard. Dialogue entre le portraituré et le portraitiste.

 

marek©Petica pour XXI

 

Le 26 février, au 4e étage d’un immeuble situé en bas des Champs-Elysées, l’agence Ria Novosti organise une vidéo conférence avec Moscou. A trois jours de l’arrivée à Paris du président russe Dmitri Medvedev, il s’agit d’établir un dialogue avec les responsables russes. Côté français, dans la salle minuscule, une poignée de journalistes sont rassemblés autour de croissants, du chercheur Arnaud Dubien et de l’inévitable Marek Halter.

 

Au bout d’une heure, la liaison avec Moscou est interrompue. Tout le monde se lève. Jusqu’à lors, Marek Halter et moi, nous sommes ignorés, ce qui est quand même cocasse : en 2008, j’étais venu à trois reprises chez lui, afin de l’interroger pendant plusieurs heures. Cherchant à attraper son manteau, il passe dans mon dos. Sa main s’abat sur mon épaule :

 

« - Alors camarade, comment ça va depuis notre aventure ?

- Bien, et vous ?

- Moi, toujours. Toujours.

- Au fait, je n’ai jamais su ce que vous aviez pensé de l’article ?

- Ah mon ami ! Il y a des choses qui n’allaient pas. Mais vous aviez votre lecture, c’est normal.

- Des choses qui n’allaient pas ? Vous voulez dire qu’elles ne correspondaient pas à la vérité, ou bien qu’elles ne vous convenaient pas ? »

 

Nous montons dans l’ascenseur, seuls. Marek Halter reprend :

 

« - Vous vouliez dire ce que vous vouliez dire. Vous savez… nous autres, les écrivains, les journalistes, on façonne la réalité. Pour nous, la réalité, c’est de la terre glaise.

- C’est incroyable que vous disiez ça, parce que tout à l’heure, pendant la conférence de presse, vous avez encore raconté cette vieille histoire sur le Collège universitaire de Moscou. Vous avez dit que vous l’aviez ouvert avec Andreï Sakharov…

- Oui, et alors ?

- Et alors, il était mort depuis deux ans !

- C’est vrai… c’est vrai… mais vous savez, c’est lui qui m’a donné l’idée, qui m’a inspiré. C’est un hommage que je lui rends comme cela. »

 

Nous sommes dans la rue. Il ne pleut plus. Marek Halter a un large sourire :

 

« J’ai eu des coups de fil, après votre article. Elena Bonner [veuve d’Andreï Sakharov] m’a appelé des Etats-Unis. Elle m’a dit : « Tu sais, j’ai parlé à un journaliste, mais je ne me souviens plus trop de ce que j’ai raconté. » Elle n’a plus toute sa tête. Allez, tout ça ce n’est pas grave. Votre article était bien, vous êtes un très bon journaliste et en plus vous êtes très sympathique ».

 

On se sert la main. Je tourne les talons et marche vite, sans me retourner.

Ebahi.


L'AUTEUR

 



Piotr Smolar. Né en France de parents polonais et marié à une Russe, Piotr Smolar a  passé quatre ans en Russie, assisté au krach économique d'août 1998 puis à l'accession de Vladimir Poutine au pouvoir. Il est rentré en France pour s'occuper au Monde, d'une autre montée en puissance: celle de Nicolas Sarkozy au Ministère de l'Intérieur. Cinq années intenses de rubrique police ont suivi, avant qu'il ne revienne l'an passé aux questions internationales, dans sa zone de prédilection, l'ancien espace soviétique

 

Publié dans : A signaler - Par XXI
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