Samedi 31 octobre 2009 6 31 /10 /2009 15:34

Portrait musical d'un poète qui a chanté les hauts et les bas de la mer d'Aral.

A 70 ans, le compositeur Mourad Sydykov rêve toujours de reconnaissance. Poète de l’Aral, il s’est pourtant mis au diapason de toutes les époques. Pour faire entendre sa voix des bords de mer, il a jonglé entre “bayan”, un accordéon russe, et “dombra”, le luth kazakh. Il a tout chanté, tout mis en musique:  les hauts et les bas de la mer d’Aral, ses pêcheurs et ses poissons, ses îles et ses rives. Sans oublier le Syr Daria, la « deuxième mère », l’antique fleuve Jaxartes qui charrie les eaux des lointaines montagnes Tian Shan.



"Syr Daria".


Fils de pêcheur, né en 1940, Mourad Sydykov n’a jamais hésité à adopter les styles encouragés ou tolérés par un pouvoir central toujours très loin, à Moscou du temps de l’URSS ou à Astana aujourd’hui, dans le Kazakhstan indépendant. Sa famille, le patriarche l’appelle « l’ensemble familial Mourad Sydykov. » Sa superbe est démentie par les souvenirs d’une vie de misère. D’un fond de tiroir, Mourad tire quelques éphémères photos d’heures de gloire à Leningrad, Almaty ou Astana. « L’ensemble » vit à Aralsk, l'ex-port d'Aral, au bout d’une rue balayée par les vents de sable, dans une maison blanche aux palissades bleues.


©Régis Genté

Dans les années 1950, le pouvoir soviétique a voulu transformer de toute force l’Asie centrale en zone de production intensive de coton. Les eaux du Syr Daria et de l’Amou Daria, les deux fleuves irriguant la mer d’Aral, sont pompées tout du long de leur parcours. Jusqu’à ne plus atteindre l’Aral. Privée de ses sources, la mer intérieure se rétrécit, abandonnant derrière elle son limon de pesticides et de sel aujourd'hui charriés par des vents rudes.

Lorsque j’ai rencontré Mourad pour la première fois, en décembre 2005, il m’a d’abord fait écouter « Balykshy kyz ». Ecrite en 1965, cette chanson soviétique loue les exploits d’une pêcheuse stakhanoviste. « Le chanteur est Nourgali Noussipjanov. Vous le connaissez ? Non ?... C’est  un Artiste du peuple », disait-il avec emphase. En ces temps, la mer était haute et l’homo sovieticus s’imaginait encore maître et possesseur de la nature…


« Balykshy kyz »


Quand il fallut chanter la disparition de la mer tant aimée, le barde a quitté le “bayan”, accordéon symbole de la culture russe, pour prendre la “dombra”, luth traditionnel des steppes d’Asie centrale. « A partir des années 1960, la mer se retirait d’un mètre par jour », se souvient Mourad. Sa ville, un port, a vu le rivage s’éloigner, à des dizaines de kilomètres. En 1977, ses doigts s’abattent tristement sur les cordes de la dombra pour entamer un sombre « Dialogue avec la mer » (« Aral tolgauy »).


« Aral tolgauy »


Il a tout chanté Murad Sydykov, dis-je. Alors, quand la mer est revenue, un peu, à partir de 2006, il s’est empressé d’annoncer la « Bonne nouvelle » (« Suyunche »). Une digue, en forme de plage, était alors bâtie pour recréer un petit dixième de ce que fut la mer d’Aral.


« Bonne nouvelle »


Mourad Sydykov ne rencontrera probablement jamais la reconnaissance. Même si son art vibre au rythme des dernières rares vaguelettes de la mer d’Aral.


L'AUTEUR



Régis Genté, 41 ans, vit à Tbilissi en Géorgie. Depuis bientôt huit ans, il passe son temps entre Caucase et Asie centrale. Il s’intéresse à la fois aux dynamiques de pouvoir dans ces régions et aux transformations profondes qui s’y produisent depuis la chute de l’Union soviétique. Il travaille notamment pour Radio France Internationale et Le Figaro.
Publié dans : Les reportages du blog - Par XXI
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