En Birmanie, trois frères osent défier la junte et soutenir publiquement l'opposante embastillée
Aung San Suu Kyi. Menacés, harcelés depuis vingt ans par le pouvoir, ils n'ont jamais renoncé. Les "Moustaches
Brothers" ont une arme : le rire.
Les « Moustaches Brothers » sont installés à Mandalay, la deuxième plus grande ville de Birmanie. Pour accéder à leur demeure, il faut avancer à tâtons dans des ruelles mal éclairées jusqu’à la 39ème rue.
Leur antre est une petite maison rafistolée. Leur salle de spectacle - une minuscule pièce étirée, tapissée de marionnettes et de photos d’Aung San Suu Kyi, l’opposante embastillée - est installée au rez-de-chaussée.
En Birmanie, il est interdit de détenir la photo de cette Prix Nobel de la paix, célèbre à travers le monde. Sauf ici, dans ce théâtre hors-norme. « Aung San Suu Kyi nous a toujours soutenus et a voulu plaider en notre faveur lors de nos nombreux procès. Elle n’a jamais pu venir. La junte l’en a empêchée », explique l’un des « Moustache Brothers », Lu Maw, 59 ans. A chaque représentation, les artistes distribuent des photos de « The Lady », le surnom birman d’Aung San Suu Kyi.
Lu et Par Par Lay en résistance contre la junte au pouvoir ©Géraldine Schwarz
Ici, tout le monde connaît les « Moustache Brothers » . Harcelés depuis vingt ans par le pouvoir, les trois frères n’ont jamais cessé de défier la junte avec des sketchs satiriques, d’ébranler les tabous et de railler les militaires. Malgré les menaces, le travail forcé et la prison, ils n’ont jamais renoncé.
Même après ce dramatique automne 2007 où les militaires au pouvoir ont réprimé dans le sang les manifestations pacifiques initiées par les moines. « La junte n'a pas hésité à tirer, il y a eu beaucoup de morts, c'était terrible. Maintenant, plus personne n'ose bouger », déplore Lu Maw. Son frère Par Par Lay, 61 ans, a été emprisonné pendant les manifestations. Comme d’habitude...
Depuis quelques années, la troupe n’a le droit de jouer que pour les touristes. Mais la popularité des « Moustache Brothers » transporte leurs propos bien au-delà des murs du petit théâtre. Contre ça, les espions sur leur pas de porte ne peuvent rien.
Lu et sa femme dansent ©Géraldine Schwarz
« Nous avons peur pour notre famille. Un changement d’humeur suffit pour qu’on nous emmène. Mais nous continuons, car nous nous devons de poursuivre la tradition familiale », confie Lu Maw, fils et petit-fils de comédiens.
Une fois le public installé dans la petite salle, Lu Maw allume son lecteur de DVD : sur l’écran, des bonzes défilent dans les rues de Rangoon, un moine mort gît la tête dans la boue, un enfant soldat estropié lance un regard accablant à l’objectif, des acteurs américains disent leur soutien à la rébellion des moines…Dans la salle, pas une mouche ne vole tant les limites de l’interdit sont franchies.
Avanrt, dans les années 80, la vie était plus légère pour la troupe. Les « Moustache Brothers » arpentaient le pays, accompagnés de danseurs, musiciens et acrobates issus du clan familial, pour animer des fêtes privées et publiques avec des spectacles mêlant tradition, burlesque et satire politique. Les autorités ne s’en inquiétaient pas vraiment.
« La situation s’est durcie à partir de 1988 » explique Lu Maw. Le 8 août de cette année, l’armée a ouvert le feu sur les moines et les étudiants. Soudain, l’humour des artistes n’était plus au goût des militaires.
En 1989, Par Par Lay, figure de proue du groupe, est emprisonné pour presqu’un an. « Après nous sommes devenus plus prudents, mais nous ne voulions pas nous laisser intimider », déclare Lu Maw.
Sept ans plus tard, en 1996, Par Par Lay fait une blague de trop lors d’une réunion autorisée du parti d’opposition d’Aung San Suu Kyi. « C’étaient des plaisanteries sur les pannes d’électricité, le travail forcé et le manque de moyens dans les écoles », se souvient-il. Des militaires déguisés en sympathisants sont dans la salle. Toute la troupe est arrêtée. « Ils nous ont battus, nous ont interrogés à toute heure, j’ai tremblé pour ma famille », poursuit Par Par Lay.
La famille est relâchée. Par Par Lay et Lu Zaw, le troisième frère aujourd’hui à la retraite pour cause de santé, sont condamnés à sept ans de travaux forcés. « Nous devions casser des pierres avec des barres de fer à longueur de journée. Quand ma femme a pu venir me voir, elle ne m’a pas reconnu tellement j’avais changé. Un gardien lui a indiqué qeu, parmi les prisonniers, j’étais son époux », raconte Par Par Lay.
De ce séjour, Par Par Lay a conservé les chaînes qui lui tiraillaient les chevilles . Chaque soir, il les exhibe dans le spectacle, entre deux blagues. Parfois, les « Moustache Brothers » invitent les pirates de Somalie à enlever les militaires de la junte : « Prenez-les en souvenirs ». Parfois, ils brandissent des pancartes où sont inscrits les noms des services secrets du monde entier, puis posent un doigt sur la bouche et murmurent : « Il y a des espions partout, peut être même parmi vous cher public ».
Ils dansent aussi en costume traditionnel, miment la scène de mariage de la fille du N°1, « un monstre qu'on tente de dissimuler avec des diamants » épousant un homme « terrorisé d’être là ». Les frères blâment ouvertement les « dieux poussiéreux de Naypitaw », accusés de vivre dans des palais ostentatoires financés par le trafic de drogue et d'armes. « Naypitaw », en cours d’édification, a été décrétée par la junte nouvelle capitale de la Birmanie.
Le spectacle tire à sa fin. Les touristes sont invités à se mobiliser : « Nous avons besoin de la pression internationale, seuls nous ne pouvons rien », se désole Lu.
L'AUTEUR
Géraldine Schwarz. Après dix ans d’AFP, deux prix et un ras-le-bol des conférences de presse, elle reprend sa
liberté pour pouvoir se saouler de reportages. Sans limite de temps ni d’espace. Depuis Berlin, elle s’est réinventée reporter photo, texte et caméra, en français et en allemand, avec des rêves
à la Tintin plein la tête. Elle collabore avec Arte, Deutsche Welle, la presse française et est rédactrice en chef d’un journal germano-italien en devenir Il Punkto/Der Punkt.