Dans son numéro de mars / avril 2008,
The Believer publie une discussion (en anglais) entre les deux
réalisateurs Werner Herzog et Errol Morris. Ils y évoquent leurs films documentaires, le rapport entre fiction et réalité, la part de vérité dans leur cinéma.
Voilà la sélection, traduite, du blog de
XXI.
La vérité
Werner Herzog : Je suis toujours sorti de vos films avec le sentiment que j’avais vu quelque chose d’équivalent à un film de fiction. C’est exactement ce que j’ai ressenti après
avoir vu V
ernon, Florida ou le film avec McNamara –
The fog of war. Même dans ce cas, c’est comme si j’avais vu un film de fiction, avec une structure narrative inventive, et une
ambiance qu’on ne crée normalement que pour un film de fiction.
Dans votre nouveau film,
Standard Operating Procedure (NDLR: consacré aux photographies d'Abu Ghraib), c’est comme si vous aviez complètement inventé les personnages, et pourtant ce n’est
pas le cas. Nous connaissons les photos, et nous savons ce qui s’est passé, et le ressort dramatique des événements. Et pourtant, à la sortie, c’est comme si j’avais vu une œuvre de fiction.
(…)
Au sujet de Grizzly Man
, documentaire de Werner Herzog sur Timothy Treadwell, qui vécut régulièrement parmi les ours d'Alaska pendant 15 ans, avant de trouver la mort, tué par ceux-là même
qu'il entendait protéger.
Werner Herzog : Timothy Treadwell a toujours voulu jouer le premier rôle dans son propre film. On le voit se mettre en scène, se diriger, on voit comme il répète une scène après l’autre.
(…) Parfois, nous savons qu’il lui arrivait de faire une quinzaine de prises, parmi lesquels il faisait le tri. Il ne voulait pas les montrer toutes. Ce qui reste de ces séquences, c’est la
deuxième, la troisième et la quatorzième prise. Donc nous savons qu’il a au moins tourné quatorze prises et effacé rien moins que 11 ou 12 d’entre elles. Il était très organisé ; c’était un grand
fan de cinéma. Il aimait la science-fiction, les séries télé,
Starsky et Hutch. Il avait postulé pour un rôle dans une série,
Cheers, qu’il n’a pas obtenu. En quelque sorte, il a
créé son rôle dans le film.
C’est pourquoi je serais prudent concernant la notion de «vérité». La vérité surgit à certains moments, quand Treadwell est dans le mode «
Starsky et Hutch» et qu’il porte son bandana. Il
s’écarte du sentier, saute. Il disparaît pendant une douzaine de secondes, ce qui est long dans un film. Il disparaît, puis réapparaît. Et dans l’intervalle, soudainement, on voit l’herbe haute,
les longues tiges, et le vent qui les agitent. (…) J’ai le sentiment que la vérité est là. (…)
Quand on parle de la vérité, il faut la saisir avec des pincettes – parce qu’en réalité, on ne s’en approchera jamais. (...)
L'imprévu
Errol Morris : La spontanéité, c’est ne pas savoir ce que quelqu’un va dire face à la caméra, n’en avoir aucune idée, être surpris. J’aime particulièrement ces moments dans une
interview où quelque chose se passe. J’ai cette règle des trois minutes : si vous vous taisez et laissez quelqu’un parler, en trois minutes, il vous montrera à quel point il est fou. Et ça, c’est
arrivé encore, et encore, et encore. (...)
Si tout était programmé, ce serait épouvantable. Si rien n’était programmé, ça serait tout aussi épouvantable. Le cinéma existe parce que ces deux facettes co-existent. Elles co-existent dans le
documentaire, comme elles co-existent dans le cinéma de fiction. C’est, je crois, ce qui rend la photographie et le cinéma si intéressant. Malgré tous nos efforts pour le contrôler, le monde est
beaucoup, beaucoup plus puissant que nous le sommes, et plus dérangé que nous le sommes.
Le film d'Errol Morris consacré aux photographies d'Abu Ghraib,
Standard Operating Procedure, a reçu l'Ours d'Argent au dernier festival du film de Berlin. Un article
consacré au même thème, cosigné par Errol Morris et Philip Gourevitch, est ligne sur le site du
New
Yorker.
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